«Non Finito»: finir, c’est mourir un peu

Si l’on en croit le diaporama qui ouvre sa création, Claudine Robillard collectionnerait rêves inaboutis et projets jamais finis.
Photo: Jonathan Lorange-Millette Si l’on en croit le diaporama qui ouvre sa création, Claudine Robillard collectionnerait rêves inaboutis et projets jamais finis.

La protagoniste de Non Finito souffre de la maladie de l’inachèvement. Si l’on en croit le diaporama qui ouvre sa création, Claudine Robillard collectionnerait en effet rêves inaboutis et projets jamais finis. Revisitant son album de photos personnel avec un regard décalé empreint de douce dérision, la comédienne énumère la longue liste, vraie ou fausse, de ses désirs avortés comme de ses ambitions irréalistes, tous victimes de cette incapacité d’aller jusqu’au bout. Y compris une pièce qu’elle projetait avec le comédien Jonathan Morier, et dont elle nous dévoile l’ébauche. Cette représentation publique devrait lui permettre, dit-elle, sinon de concrétiser la chose laissée en plan, à tout le moins de s’en libérer.

À partir de la prémisse d’une oeuvre inachevée, la petite compagnie Système Kangourou (40 % de déséquilibre, Mobycool) crée donc un objet artistique, un « laboratoire de recherche » sur l’acte même d’inachèvement. Une idée originale. Mêlant le théâtre et le réel, partant de l’autobiographie pour déboucher sur l’Autre (dans le sens le plus inclusif possible), la production se transforme formellement en nous réservant d’abord quelques revirements-surprises.

Claudine Robillard convie notamment quatre Montréalais, qui ne sont pas des comédiens professionnels, à partager leurs propres rêves non réalisés, dont un couple d’origine iranienne qui a dû réinventer ses ambitions en se transplantant ici, et un homme qui fantasmait de devenir une rockstar… La définition de projets non concrétisés devient alors très large : un spectateur sera ainsi sollicité pour participer à un acte intime qui étonne par sa banalité quotidienne.

C’est que la démesure paralysante de nos objectifs (celui avoué de la protagoniste : « Faire de quoi de grand ») peut être un frein à la réalisation de nos projets. Passer à l’acte, terminer quelque chose, c’est accepter de se mesurer au réel et de confronter le résultat à nos ambitions de départ. La réflexion posée par Non Finito met en cause le perfectionnisme individuel, mais surtout un courant collectif : la « tyrannie » de la performance, et la pression sociale qu’elle génère. Une oeuvre a-t-elle d’ailleurs besoin de complétude pour avoir de la valeur ? Pas nécessairement, nous rappellent quelques mesures de la magnifique symphonie dite inachevée de Schubert…

En fin de compte, la démarche de Claudine Robillard se révèle sympathique, riche et empreinte d’humour. Même si on ne s’étonnera pas qu’après un commencement fort, Non Finito laisse un peu sur une impression… d’inabouti. Considérant le postulat de départ, pouvait-on s’attendre à autre chose ?

Non Finito

Idéation et direction artistique : Anne-Marie Guilmaine et Claudine Robillard. Texte collectif. Mise en scène : Anne-Marie Guilmaine. Une production du Système Kangourou. Aux Écuries, jusqu’au 29 avril.