La mission de l’Espace libre, toujours citoyenne

Geoffrey Gaquère, directeur artistique de l’Espace libre, devait être heureux de parler des spectacles à venir, mais il est en colère.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Geoffrey Gaquère, directeur artistique de l’Espace libre, devait être heureux de parler des spectacles à venir, mais il est en colère.

À quelques semaines du nouveau cycle des subventions à la mission en milieu culturel — l’aide de Québec sera distribuée cet été —, les dévoilements des programmations théâtrales 2017-2018 sont parfois teintés de scénarios catastrophes. À l’Espace libre, qui dévoilait la sienne lundi, on s’inquiète pour ses couleurs sociales.

« Toutes les actions qu’on fait depuis 2015, si on n’arrive pas à les pérenniser par une aide récurrente et supplémentaire du Conseil des arts et des lettres [CALQ], je ne sais pas si elles auront encore lieu dans deux ans », accuse Geoffrey Gaquère, directeur artistique et codirecteur général du théâtre de la rue Fullum, dans Centre-Sud.

L’homme devait être heureux de parler des spectacles à venir, basés sur des textes d’Alexis Martin, de Catherine Cabot, de Philippe Ducros, de Sylvie Moreau et d’autres. Mais il est en colère. Il n’apprécie pas que le gouvernement dise une chose et en fasse une autre. En tant que porte-parole du Conseil québécois du théâtre, Gaquère était lundi du « grand rassemblement » du Mouvement pour les arts et les lettres.

« Je vois une énorme hypocrisie,dit celui qui est descendu dans la rue réclamer une hausse du budget du CALQ. On nous demande de fournir notre part d’efforts pour réussir un projet comme celui du vivre-ensemble, mais on ne nous donne pas les moyens. Après, on traite les artistes d’assistés sociaux et de profiteurs. »

Depuis son arrivée à la tête de l’Espace libre en 2014, Geoffrey Gaquère a mis en place des « actions citoyennes », afin de tisser des liens avec le voisinage. L’apparition du « Comité spectateurs », composé de résidants du quartier pour bénéficier de l’accès gratuit à six spectacles, et d’un tarif « voisin », parmi d’autres initiatives, connaît un tel succès que Gaquère prétend avoir fait « entrer 500 nouvelles personnes à l’Espace libre ». Sans l’ajout d’argent, ce sont ces efforts qui écoperaient.

L’Espace libre reçoit 150 000 $ annuels du CALQ, une somme identique depuis neuf ans. La facture d’Hydro-Québec, elle, ne cesse d’augmenter, rappelle Geoffrey Gaquère, qui se demande quel rôle le gouvernement tient à donner à la culture.

« Ma conscience de la nécessité des arts et du théâtre s’est renforcée au contact des gens de Centre-Sud, dit-il. Ce qui en ressort, ce n’est pas le j’aime/j’aime pas, mais le fait que les gens se posent des questions. On est dans une époque où le doute n’est pas bienvenu. Mais l’équilibre entre le doute et la certitude est nécessaire. Il y en a un qui est très certain de lui-même, c’est Donald Trump. Je trouve ça dangereux. »

Âme citoyenne

La programmation 2017-2018 s’ouvrira avec un projet de théâtre de rue qui s’étalera dans les environs de l’Espace libre. Intitulé Camilien Houde, « le p’tit gars de Sainte-Marie », le spectacle déambulatoire fait partie de la mission citoyenne souhaitée par Gaquère. Les 20 résidants du quartier qui seront intégrés à la troupe du Nouveau Théâtre expérimental (NTE) ont été triés parmi une centaine de participants à des ateliers gratuits en improvisation et en jeu.

C’est aussi le NTE des Alexis Martin et Daniel Brière, fidèles partenaires de l’Espace libre, qui clôturera huit mois plus tard la saison. Coproduit avec Urbania, le spectacle Alpha et Omega aura aussi une âme citoyenne, puisqu’il naîtra d’abord comme une websérie interactive. Le public aura son mot à dire sur l’évolution et la distribution d’une fiction autour d’une compagnie de théâtre menacée de perdre ses subventions (tiens donc !).

« Ce que j’en sais, dit le directeur Gaquère, c’est qu’il y a une bonne part laissée au public. Connaissant les deux lascars [Martin et Brière], ils décèleront les limites éthiques de cette participation citoyenne. On est dans cette croyance où tout le monde peut s’improviser [artiste]. C’est vrai, mais ça reste un métier. Il ne faut pas le perdre de vue. »

Inclusif, l’Espace libre de cet homme formé à Bruxelles, et à l’École nationale de théâtre du Canada, carbure certes à l’éclatement des frontières. Au brassage d’idées aussi. Comme celui de repenser l’art de l’impro. De retour pour une troisième fois, La LNI s’attaque aux classiques (Molière, Shakespeare, mais aussi Lepage ou Mouawad) est en train de devenir une tradition de fin d’année.

La technologie numérique et ses effets sur la pensée, l’inclusion des gens de la marge (handicapés, transgenres, autochtones) et les progrès pharmaceutiques sont parmi les sujets abordés par l’une ou l’autre des 12 pièces à l’affiche entre août et avril. Dans Post Humains, par exemple, l’auteure Dominique Leclerc s’intéresse au transhumanisme et au cyborg, mouvances qui visent à augmenter nos espérances de vie. Le spectacle, qui mélange exposition et théâtre, enquête journalistique et autofiction, pose des questions éthiques nécessaires, aux yeux de Geoffrey Gaquère.

Des rendez-vous

Camilien Houde, « le p’tit gars de Sainte-Marie » Théâtre de rue inspiré par la vie de l’ancien maire de Montréal.

La cartomancie du territoire Création théâtrale et vidéographique sur nos rapports avec les réserves autochtones.

Black Boys Pièce en anglais, sous-titrée en français, qui aborde les identités noires, queers et masculines.