La comédie libératrice de Catherine Léger

«Encore aujourd’hui, on est un peu coupable de créer des personnages féminins utilitaires : la blonde, la mère de…», souligne Catherine Léger.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «Encore aujourd’hui, on est un peu coupable de créer des personnages féminins utilitaires : la blonde, la mère de…», souligne Catherine Léger.

Qui est vraiment féministe ? Pousse-t-on parfois trop loin la rectitude politique ? Les blagues de mauvais goût relèvent-elles forcément du sexisme ? Par l’humour, Catherine Léger ose brasser des questions très actuelles, et parfois provocantes. Elle n’épargne personne dans sa nouvelle création, une comédie féministe, mais ni « militante ni pamphlétaire ». L’auteure de Voiture américaine a senti le besoin de réfléchir et de faire rire autour de certains enjeux devenus trop lourds. Un exercice « libérateur ».

Nourri par des débats récents, Baby-sitter a été écrit à chaud, entre deux séances d’allaitement du nouveau bébé… « Il y avait une urgence de dire. Pour que ça vaille la peine que je tasse mes deux enfants, il fallait que je connecte avec quelque chose de très important pour moi ! Donc, j’ai plongé directement. Sans censure. »

Grâce à la fiction, croit-elle, on peut développer un questionnement à son maximum. « La comédie et l’attachement qu’on a pour les personnages permettent d’aller beaucoup plus loin que lors d’une discussion. On se braque rapidement lors de débats d’idées, et on n’accède pas autant au point de vue de l’autre. Ici, on pense que la pièce s’en va dans une direction, mais l’histoire nous emmène ailleurs. Donc, on baisse notre garde et on finit par vraiment écouter les personnages. »

Inspiré d’un cas réellement survenu en Ontario, le protagoniste de Baby-sitter (David Boutin) perd son emploi après un coup d’éclat stupide. Vous savez, cette mode consistant à crier une phrase grossière derrière une reporter faisant un topo télé en direct ? Outré, son frère journaliste (Steve Laplante) l’incite à écrire un livre d’excuses explorant sa misogynie. Mais l’arrivée d’une gardienne d’enfants fort peu conventionnelle (Victoria Diamond) va brouiller les cartes…

Qu’est-ce qui est le pire, l’inconscience du douchebag ou le paternalisme du bien-pensant, qui réduit la femme à une demoiselle en détresse à sauver ? « Dans la condamnation de ces blagues de viol, il y a eu parfois des discours qui ont dérapé, où on vulnérabilisait les femmes, explique l’auteure. Et ce discours-là me choquait plus que la blague elle-même. Souvent, il émanait de commentateurs mâles. »

Prisonnier de l’archétype du protecteur, le personnage en question tient pour acquis que toutes les femmes vivent avec la peur d’être agressées. « Je trouve que c’est encore mettre le fardeau de l’agression sexuelle sur la femme : c’est elle qui est prise avec ça au quotidien. Alors qu’on ne présume jamais que tous les hommes vivent avec la crainte de se faire attaquer ou voler. »

Sa pièce dérive aussi du débat public, qui a « frôlé l’absurde », autour du mot « féminisme », lorsque certaines ministres du gouvernement Couillard ont refusé de s’en réclamer. « Tout d’un coup, tout le monde était féministe. Je trouve que, dans ce discours selon lequel il suffit de vouloir l’égalité hommes-femmes pour l’être, il y a une neutralisation du mot “féminisme”. Les féministes que j’admire, qui ont contribué à l’avancement des femmes, ont fait plus que souhaiter que les sexes soient égaux. Ce n’est pas un voeu pieux, le féminisme. »

Bousculer les stéréotypes

Si Baby-sitter est féministe, c’est d’abord parce que les personnages féminins y sont plus libres que les personnages masculins. Étonnant par leur grande liberté, les femmes s’extirpent de rôles traditionnels pour explorer une relation plutôt « délirante ». L’une (Isabelle Brouillette) vit un rapport très décomplexé à la maternité. Quant à la baby-sitter, c’est un personnage déroutant qui essaie de deviner les besoins d’autrui afin d’exaucer ses fantasmes.

« Elle est ce que les gens veulent qu’elle soit, mais c’est par choix. Parce qu’elle est curieuse et n’a pas de limites. Elle est allée très loin dans sa liberté, y compris sexuelle. Je pense que ce qui est le plus choquant chez ce personnage, c’est de le voir dépourvu de besoins personnels, entièrement ouvert aux autres. Il sert à faire réfléchir les autres personnages, mais aussi le spectateur. »

Catherine Léger aime remettre en question les idées reçues. L’auteure de Princesses a fait son cheval de bataille de la création de personnages féminins qui contribuent à varier une image encore trop stéréotypée. « Même encore aujourd’hui, on est un peu coupable de créer des personnages féminins utilitaires : la blonde, la mère de… » La dramaturge a aussi écrit un scénario — en cours de tournage par Sophie Lorain — sur la sexualité chez les adolescentes, qui s’en prend à un double standard : contrairement aux gars, mus par leurs hormones, les filles seraient strictement motivées par l’amour…

La créatrice, qui fait partie du mouvement Femmes pour l’équité en théâtre, dénonçant le manque de parité sur scène, constate qu’on tend à cataloguer les oeuvres des auteures dans de petites cases. « On a l’impression que, si une pièce est écrite par une femme, elle est systématiquement féministe. » Pas nécessairement.

Et les textes des femmes peuvent aussi toucher les deux sexes. « Lorsqu’on a présenté Baby-sitter au Festival du Jamais lu, les hommes étaient contents d’en rire. Et ils en avaient peut-être plus besoin que les femmes, parce qu’ils savent encore moins où se positionner dans ces débats-là… »

Baby-Sitter

Texte de Catherine Léger. Mise en scène de Philippe Lambert. Une production du Théâtre Catfight, du 18 avril au 6 mai, à La Licorne.