En quête d’une nouvelle avant-garde

France Théoret, Rae Bowhay et Pol Pelletier en répétition
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir France Théoret, Rae Bowhay et Pol Pelletier en répétition

« Je suis à la recherche d’une nouvelle avant-garde », voilà comment s’amorce la plus récente création de France Théoret. Intitulé L’art poétique, le texte constitué de 25 poèmes en prose se demande ce qu’est devenue la poésie aujourd’hui. Des interrogations que l’écrivaine a confiées à la femme de théâtre Pol Pelletier, qui s’est elle-même alliée à la danseuse et chorégraphe Rae Bowhay pour les incarner. Intimement liées à des enjeux féministes, ces questions lancinantes se formuleront au théâtre, pour un soir seulement, ce dimanche.

Connue pour sa poésie, ses essais et ses romans, dont le récent Va et nous venge (Leméac), Théoret raconte que le théâtre de Pelletier, dont on a pu voir entre autres les solos Joie, Océan et Or, s’est imposé à son esprit tout au long de l’écriture de son texte. Elle précise toutefois que Pelletier n’est pas la source d’inspiration de L’art poétique, ni même l’incarnation possible du renouvellement qu’elle désire. « Cette avant-garde-là, j’aimerais qu’elle existe, dit-elle, mais elle sera collective. »

L’auteure défend le fait qu’elle a déjà pris part à deux avant-gardes bien québécoises. D’abord en s’impliquant dans la revue littéraire La barre du jour, puis en participant aux créations foisonnantes et expérimentales du mouvement féministe qui s’imposait il y a bientôt 50 ans. « On n’a pas nommé le mouvement des femmes des années 1970 ainsi, mais c’est pourtant ce qu’il était. Une avant-garde », souligne Théoret. Pelletier renchérit en déplorant que « la révolution des femmes des années 1960 et 1970 a été totalement banalisée, désignée comme du “mémérage” de femmes ».

Complice de Théoret dans la création de la célébrée et « scandaleuse » Nef des sorcières, jouée au TNM en 1976, Pelletier précise que leur plus récente création « n’est pas une explication théorique de ce que serait une nouvelle avant-garde. C’est vraiment ce que France a toujours fait, une exploration du langage en tant que tel ». Elle affectionne aussi la densité de l’écriture de l’auteure, qui rejoint sa vision d’un art engagé, politique. « Une vraie proposition politique est toujours immensément artistique, car elle est complexe. Le féminisme, par exemple, est une immense pensée politique, mais je l’ai pratiqué par la création. »

Bouger avec les idées

Aux paroles de la poète et à la voix de la femme de théâtre se joignent les mouvements de la chorégraphe Rae Bowhay. Originaire d’Alberta, l’artiste formée en danse contemporaine à Los Angeles s’est posée à Montréal au milieu des années 1990 pour s’investir dans la pratique du flamenco. Pour elle, le texte de Théoret est comme une toile complexe, un entrelacement de fils thématiques qui vont du « très personnel, très précis » à une sorte d’« espoir global, qui n’est pas pour autant un rêve trop imaginé ou léché ».

Bowhay retient de ces poèmes en prose « qu’il faut créer une nouvelle avant-garde, un nouveau mouvement de femmes et un nouveau monde ». Elle explique : « Et pour créer quelque chose, il faut bouger, il faut avoir un mouvement. On ne peut pas être fixé dans une idée. Il faut la nommer, mais il faut aussi bouger avec. Il faut la vivre. »

Le mouvement que propose Pelletier pour soutenir la parole de L’art poétique en est un d’élévation. Deux femmes se dressent : « On part d’à terre, comme des larves, et on refait l’évolution. Des invertébrés aux vertébrés. Du bébé qui se traîne par terre, puis à quatre pattes, jusqu’à ce qu’on soit… debout. » Celle qui revendique qu’il est possible de changer le monde par l’art décrit avec enthousiasme l’ouverture de la pièce, où « deux coquerelles sont étendues par terre, mais dont les premiers mots sont : “Je suis à la recherche d’une nouvelle avant-garde.” Attention à la coquerelle… », ajoute-t-elle en référence à un roman de l’écrivaine brésilienne Clarice Lispector, dont Théoret fait aussi mention dans son texte.

Une pointe et non une marge

Présenté à l’auditorium BAnQ dans le Vieux-Montréal, L’art poétique investira ce lieu de conservation des archives, où trois grandes fenêtres s’élèvent en fond de scène pour donner sur la rue, sur le présent. Une phrase de Refus global qui soulignerait l’ampleur de la démarche vient en tête : « Des perles incontrôlables suintent hors des murs. » Les trois artistes ont tôt fait de rejeter catégoriquement la marginalité implicite à cette remarque.

Dès lors, elles se font écho en affirmant toutes trois que leurs collaboratrices oeuvrent chacune au centre de leurs arts respectifs. Pelletier déclare : « France est au coeur de l’art, elle réinvente les formes, tout le temps. »« Quand on parle d’une avant-garde, précise Théoret, on veut dire une pointe. Ça ne veut pas dire que nous sommes dans la marge. Je n’ai jamais revendiqué d’être une marginale. » L’image résonne chez Bowhay. « J’aime beaucoup le mot “pointe”. C’est aussi ce que je fais dans mon travail. Je vise une question et cherche à aller plus loin. »

Reste à voir où elles mèneront. Et si les troupes suivront.

1 commentaire
  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 5 avril 2017 12 h 15

    Trois poétesses !

    Chloé Gagné - Dion , j'apprécie beaucoup
    votre regard et votre critique sur :
    " Je suis à la recherche d'une avant - gardiste , "
    avec France Théoret , Rae Bowhay et Pol Pelletier !
    " Vivre c'est pour en jouir . "
    écrit France Théoret .