Hamlet et ses fantômes

François Blouin et Marc Beaupré, qui ont déjà collaboré à plusieurs reprises, se connaissent depuis plus de 30 ans.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir François Blouin et Marc Beaupré, qui ont déjà collaboré à plusieurs reprises, se connaissent depuis plus de 30 ans.

Marc Beaupré baptise leur démarche « raccourci scénique ». Récapitulons : il y eut d’abord l’étonnant Caligula_remix en 2010, puis Dom Juan_uncensored. Et il y aura l’an prochain l’Iliade_showdown. Chaque fois, la compagnie Terre des Hommes entrechoque audacieusement un grand texte du répertoire et une forme contemporaine qui lui répond. L’idée, explique le comédien et metteur en scène, est de dépouiller ces pièces qui les bouleversent des éléments « qui semblent parasitaires aujourd’hui, afin de mieux faire ressortir ce qu’il y a d’essentiel et de vraiment beau, pour nous, dans ces chefs-d’oeuvre ».

Condensation « extrêmement épurée et radicale » de la célébrissime pièce de Shakespeare, le solo Hamlet_Director’s Cut est resserré autour de l’état troublé du protagoniste. La tragédie d’un jeune homme endeuillé qui apprend, par un spectre, que son oncle a tué son père et séduit sa mère. Empli de doutes, Hamlet se rejoue ce récit en boucle dans l’espoir d’y trouver un sens, et sa vérité.

Rappelons que le personnage se sert déjà du théâtre dans l’oeuvre shakespearienne et « met en scène, à travers une fiction, sa propre tragédie » : il fait jouer une recréation du meurtre présumé dans le but de piéger l’assassin. Cette mise en abyme est précédée d’une pantomime — généralement laissée de côté dans les productions contemporaines —, qui la résume uniquement à travers les gestes. C’est sur cette assise que se construit Hamlet_Director’s Cut.

 

Hamlet, rappelle Marc Beaupré, constitue « la première représentation moderne de la raison, de la conscience, sur scène ». Mais comment traduire le doute en action ? L’artiste multimédia François Blouin, déjà impliqué dans la conception visuelle des précédents shows et promu ici à la co-mise en scène — le duo se connaît depuis 30 ans —, a eu l’idée d’utiliser le procédé de capture de mouvements. « Marc va lui-même créer sur scène ses partenaires de jeu, les personnages : des images, des fantasmes qui vont être projetés sur écran », explique-t-il.

Être ou ne pas être… réel

Le spectacle plonge Hamlet dans un univers complètement virtuel. Seul sur scène, l’interprète créera avec son corps, en direct, des images tournant en boucle avec lesquelles il va interagir. « C’est un peu comme si son univers était peuplé de fantômes, décrit Marc Beaupré. Hamlet traite ces ombres comme des personnages réels, mais pour le spectateur, elles ressemblent un peu à des croquis. Alors le doute est transféré au spectateur : attends, il discute avec des ombres ! C’est un peu comme l’allégorie de la caverne : Hamlet se laisse emporter par les images qu’il a projetées autour de lui. »

C'est un peu comme l'allégorie de la caverne: Hamlet se laisse emporter par les images qu'il a projetées autour de lui

Le spectacle épouse donc le point de vue subjectif d’Hamlet. « Et c’est particulier parce qu’à partir du moment où Polonius meurt, Hamlet n’est plus le personnage central de l’action, il est souvent absent et on n’est plus dans sa tête, ajoute l’acteur. On a moins de justifications de ses actions par des monologues. C’est intéressant parce que ces scènes-là nous donnent davantage de marge de manoeuvre. »

Tout étant filtré par sa perception, le prince irrésolu devient le narrateur pas forcément fiable de sa propre histoire. Le voir dialoguer avec des apparitions qu’il a lui-même fabriquées fait planer l’incertitude — bien contemporaine — sur la véracité de ce qui nous est raconté… (D’autant que le texte du « Grand Will » comporte des épisodes ressemblant déjà à « un délire paranoïaque » — tel le complot d’empoisonnement final).

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir François Blouin et Marc Beaupré

« Hamlet finit par avoir un rapport trouble au réel. » François Blouin rappelle que le personnage suscite nombre de questions. Joue-t-il la folie ? Devient-il dément à force de simuler ? « Peut-être qu’il est fou depuis le début et que tout [est un produit] de son imaginaire. On prend des libertés dans notre interprétation de la pièce pour poser l’hypothèse qu’Hamlet aurait lui-même tué son père. »

C’est la thèse que Pierre Bayard s’amuse à défendre dans son Enquête sur Hamlet : le dialogue de sourds. Le brillant essayiste français se demande ici si « une oeuvre existe vraiment en dehors du regard du spectateur » et développe l’argument que personne ne lit le même texte. Une thèse s’appliquant en tout cas à l’insondable pièce de Shakespeare, qui a donné lieu à tant d’interprétations différentes.

Pour mettre au monde ce « dessin animé en direct », le duo a des alliés en coulisses. Jonathan Jeanson et Hugo Laliberté, qui font de la programmation créative, Ieur permettent « de faire de la poésie, mais avec de l’informatique », dans un univers où la présence de l’interprète est le seul élément réel sur scène.

Se démultipliant ce printemps (le comédien enchaînera avec le rôle d’Arlequin au Théâtre du Nouveau Monde à peine quelques jours après Hamlet), Marc Beaupré joue pour la première fois dans l’un de ses spectacles. Avoir le co-créateur sur scène permet deux questionnements en parallèle, remarque-t-il : celui d’Hamlet, qui se demande comment se représenter la tragédie de sa vie, et celui du metteur en scène, s’interrogeant lui-même sur sa création. « Alors le doute est double et on ne sait pas exactement où l’un finit et où l’autre commence. »

Hamlet_Director’s Cut

D’après William Shakespeare, dans une traduction de Jean Marc Dalpé. Mise en scène et adaptation de François Blouin et Marc Beaupré. Une production de Terre des Hommes. Du 3 au 14 avril, à La Chapelle.

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