Janine Sutto, ou la mémoire des planches

Janine Sutto pouvait jouer aussi bien des pièces classiques que des œuvres légères.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Janine Sutto pouvait jouer aussi bien des pièces classiques que des œuvres légères.

Cette comédienne au long cours, petit bout de femme aux yeux brillants d’humour et de lucidité, était devenue, pour bien des Québécois, le théâtre avec un grand T. Elle s’est éteinte dans la nuit de mardi, à Montréal, à l’âge de 95 ans.

Passionnée, désordonnée, têtue, ardente, elle aura embrassé la vie à corps perdu, témoin et actrice de tous les bouleversements de sa société, avant, pendant et après la Révolution tranquille. Timide avouée, chanceuse autoproclamée ; mais chacun fait sa chance et la résolue Janine Sutto n’aurait laissé personne forger son destin à sa place.

Si omniprésente aux premières théâtrales montréalaises, dont elle suivait chaque vague, qu’on a l’impression de l’y avoir encore croisée la veille. Immortelle aux yeux des autres seulement, cette Janine Sutto qui trouvait la vieillesse difficile à porter s’est éteinte comme la flamme d’une bougie. La comédienne aura habité dans Côte-des-Neiges plus de 45 ans, moins autonome qu’autrefois vers la fin, à son grand dam.

Avoir campé une des belles-soeurs dans la création mythique de la pièce de Michel Tremblay au Rideau vert en 1968, et une autre dans la version musicale de René Richard Cyr en 2011, signifiait arpenter la route de nos modernités, avec mille émotions à transmettre.

La pionnière des pionnières jouait déjà dans Le père Chopin de Fedor Ozep en 1945, un des tout premiers films québécois. Les débuts du TNM, elle les a vécus en compagnie de Jean Gascon, Jean-Louis Roux et Guy Hoffman. En octobre dernier, au 65e anniversaire du Théâtre du Nouveau Monde, aux côtés de Monique Miller, elle soufflait les bougies. Toutes deux avaient été de la première production du TNM, L’Avare de Molière en 1951, mais « le spectacle continue ».

La Prudence Pothier des incontournables Belles histoires des pays d’en haut connut les débuts de la télé québécoise au milieu du XXe siècle, comme en amont les feuilletons radiophoniques des années 40 : Jeunesse dorée, Rue principale, etc. Sa voix puis son image auront pris d’assaut les foyers des deux rives du Saint-Laurent, une génération après l’autre, sans désamour du public au fil du temps.

Entre chance et ardeur

La comédienne de tous les honneurs : Prix du Gouverneur général, Chevalier de l’ordre national du Québec, Compagnon de l’ordre du Canada, et j’en passe, fut nommée Citoyenne d’honneur de la ville de Montréal, première femme du titre en 2015 (il était temps !)

Celle que son ami Gilles Latulippe surnommait Notre-Dame du théâtre aura combattu le trac sa vie durant, sans abdiquer sa passion pour la scène. En novembre dernier, Artv consacrait une émission spéciale à la grande dame frêle, qui y rappelait son problème d’alcool passé, déclarant avoir été une mère trop peu présente.

La comédienne avouait aussi son refus de se regarder à la télé. « Vous n’avez jamais vu Symphorien ? » demandait en substance son vis-à-vis stupéfait. Eh bien non. Pas vu !

Dans ce célèbre téléroman humoristique de Télé-Métropole, son personnage de Mlle Berthe L’Espérance avait marqué l’imaginaire collectif des années 1970, comme son rôle de mère dans Septième Nord, celui de la décennie précédente.

Elle qui joua autant des pièces classiques que des oeuvres légères pour les théâtres d’été s’était colletée à Tremblay, à Dubé, à Shakespeare, à Molière comme à des dramaturges moins inspirés. Au cinéma, du Kamouraska de Claude Jutra aux Boys de Louis Saïa, s’est déployé son éventail. En 1992, elle signa sa première mise en scène de théâtre au Trident pour Florence de Marcel Dubé.

Entre Paris et Vaudreuil

La grande interprète québécoise était Parisienne de naissance. Née trois ans après la fin de la Grande Guerre, débarquée ici avec ses parents bohèmes collés aux milieux artistes (son père, Léopold Sutto, était d’origine italienne), la petite Française de huit ans transplantée en grognant dans la neige et la gadoue s’agrippait à sa vocation précoce : devenir actrice. Mais on s’attache au Québec, faut croire !

Lorsqu’elle a à peine 14 ans, un ami de son frère André, Guy Mauffette, grand découvreur de talents et batelier de la poésie, la recommande pour un petit rôle dans L’aiglon d’Edmond Rostand au Théâtre Arcade. Cette scène-là, elle l’a arpentée ensuite bien des fois, côté jardin et côté cour, avant de fonder Le Théâtre de l’Équipe (collé au répertoire contemporain — une première) avec Pierre Dagenais. Janine Sutto épousa ce dernier en 1944 pour mieux s’en séparer quatre saisons plus tard. Une année en France en 1946 lui permit de se ressourcer avant de rebondir à Montréal sur les planches et à la radio.

La comédienne épousa l’acteur Henry Deyglun en 1961 (mort dix ans plus tard) avec qui elle vécut heureuse à Vaudreuil, sur les rives du lac des Deux-Montagnes, non loin de chez Félix Leclerc, lieu de rassemblements artistiques et d’échanges enflammés. Ils eurent deux filles, la comédienne Mireille Deyglun et sa jumelle Catherine, trisomique, dont Janine Sutto s’occupa durant un demi-siècle avant d’être obligée de la placer. Celle-ci mourut en 2011. Témoignant de son engagement auprès de cette enfant devenue femme sans passer par l’âge adulte, Janine Sutto fut la fidèle porte-parole d’une soirée théâtre de collecte de fonds portant son nom à L’Association de Montréal pour la déficience intellectuelle.

Le conjoint de Mireille Deyglun, le journaliste Jean-François Lépine, avait publié en 2010 les mémoires de sa fascinante belle-mère dans Janine Sutto. Vivre avec le destin, chez Libre Expression. Ce livre demeure le miroir d’une existence à la fois palpitante et difficile, entre passions, dépressions et fêtes bien arrosées dans un milieu artistique imbibé (elle a arrêté l’alcool en 1975).

Janine Sutto s’était voulue libre et autonome en une époque longtemps corsetée, quand les femmes demeuraient mineures selon la loi. Sa modernité aura aidé la société québécoise à grandir.

Le visage en format géant de la comédienne survit sur une murale signée Kevin Ledo, lancée l’an dernier, rue Montcalm, dans l’arrondissement de Ville-Marie. De là, elle regardera encore longtemps cette ville qui ne l’oubliera pas de sitôt.

3 commentaires
  • Nicole Delisle - Abonné 28 mars 2017 10 h 21

    Une grande DAME qui nous quitte!

    La culture québécoise et tous les québécois voient s'éteindre un phare rayonnant de notre belle culture et la tristesse envahit notre cœur. Madame Sutto aura été une très grande comédienne avec un spectre très large de rôles qui démontraient son immense talent. Elle aura été aussi une inspiration et un guide pour de nombreux jeunes comédiens et comédiennes et le sera sans aucun doute encore longtemps. Toute sa vie, le théâtre autant tragique que comique, autant classique que contemporain, aura été sa passion la plus vibrante. Et on ne peut passer sous silence son soutien à des organismes à valeur humaine. Sa simplicité et sa grande sagesse,
    tout autant que sa contribution à l'humour auront touché toutes les classes de la société ainsi que toutes les générations. Vraiment le Québec perd un pilier de notre belle culture! Toutes mes condoléances à sa famille, à ses nombreux amis du monde du théâtre, de la radio et de la télévision. J'espère que d'une façon ou d'une autre, on lui rendra hommage pour sa grande contribution à notre société et à notre culture. Ce serait la moindre des choses et surtout, vous en conviendrez, tellement mérité!

  • André Mainguy - Inscrit 28 mars 2017 10 h 53

    Janine Sutto

    Merci à cette grande dame qui a alimenté notre quotidien, par les nombreux rôles qu'elle a joué avec une grande dignité.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 28 mars 2017 14 h 41

    Au revoir Janine !

    « Ils eurent deux filles, la comédienne Mireille Deyglun et sa jumelle Catherine, trisomique, dont Janine Sutto s’occupa durant un demi-siècle avant d’être obligée de la placer. » (Odile Tremblay, Le Devoir)

    De cette citation, cette tendresse :

    Tout comme le monde du théâtre et des planches, le monde de la « déficience intellectuelle », bouleversés par le départ de Janine, tient à saluer et remercier la générosité avec laquelle Janine inspirait celles et ceux qui l’entouraient de cœur et de joie !

    Tout en souhaitant de sincères condoléances à toutes ces personnes qui, de la famille, des amiEs, l’ont côtoyée, que celui qui voit et se tient au milieu du buisson soit celui qui se tient et voit le cœur de Janine ainsi que celui de celles et ceux qui l’ont aimée !

    Au revoir Janine ! – 28 mars 2017 -