Trouver l’équilibre sur «Le lac aux deux falaises»

L’humour absurde qui sillonne le texte est bienvenu dans cet univers hostile, sans surprise, et permet de garder le rythme jusqu’à la finale.
Photo: Emmanuel Albert / CC L’humour absurde qui sillonne le texte est bienvenu dans cet univers hostile, sans surprise, et permet de garder le rythme jusqu’à la finale.

« Tsé quand t’es pas ben… », lance en ouverture de pièce Ti-Gars (Marc-André Robichaud), un adolescent de dix-sept ans, orphelin de père et de mère, qui vit seul avec son grand-père, affectueusement surnommé Pépère (Éric Butler). Au coeur d’un village sans nom déposé devant un lac cerclé autrefois de deux falaises, Ti-Gars s’ennuie. Il étouffe, rêve d’aller voir ailleurs, mais surtout de trouver un équilibre entre ce qu’il était et ce qu’il deviendra. Surgit alors de nulle part une jeune fille, la fille du lac (Jeanne Gionet-Lavigne), venue lui annoncer qu’elle est là pour lui sauver la vie, rien de moins. D’abord étonné, incrédule devant cette adolescente qui semble bien le connaître, Ti-Gars se laisse aller à l’écouter, à échanger avec celle qui l’aidera à trouver en quelque sorte sa voie.

Dans une mise scène épurée, le grand Louis-Dominique Lavigne parvient à transcender le réel, à laisser toute la place aux personnages, aux dialogues, à l’essentiel en fait. Sur un fond azure, quelques structures en métal font office à la fois de falaise, d’arbre, de lit. Pour ajouter à cet effet de vide et de froideur – essentiel pour exprimer l’état de l’adolescent –, quelques petites maisons se laissent deviner au fond du décor, un village fantôme. À la fin de la pièce, elles seront déplacées par Pépère au-devant de la scène pour exprimer le renouveau, le retour des gens dans ce village au moment où la falaise manquante repousse enfin, symbole du bien-être (re) trouvé.

Si la mise en scène explore le côté métaphorique de l’histoire, le texte de Gabriel Robichaud alliant dialogues et monologues laisse place au réel, aux tourments de Ti-Gars. Dans une langue populaire, les personnages nous entraînent au coeur d’un univers en apparence sans éclat. Un Pépère tient à son village, pleure sa femme décédée, un adolescent rêve d’aller voir ailleurs s’il y est et une jeune fille — la conscience de Ti-Gars — fait avancer le récit.

Cette dernière vient en fait briser la monotonie qui existe dans la vie de l’adolescent, bousculer le quotidien. Reflétant les pensées du jeune homme, invisible aux yeux de Pépère, la fille du lac reste sans doute et paradoxalement la plus réelle des trois, la plus branchée sur la réalité. Son enthousiasme, la langue et le ton très adolescent avec lesquels elle s’exprime tranchent avec la morosité dans laquelle Pépère et Ti-Gars sont plongés.

« Check la vue sur le monde »

L’humour absurde qui sillonne le texte est bienvenu dans cet univers hostile, sans surprise, et permet de garder le rythme jusqu’à la finale. Toute la force de la pièce tient dans ce jeu constant et maintenu entre réel et imaginaire, dans ce « réalisme magique » qui fonctionne assurément.

Toutefois, et bien que la qualité du jeu des comédiens soit indéniable — Marc-André Robichaud est particulièrement crédible et attachant dans son rôle d’adolescent désemparé —, on reprochera quelques effets sonores, notamment la musique annonçant l’arrivée de la jeune fille dans les pensées de Ti-Gars. Il s’agit là d’un tintement agaçant qui rappelle inutilement que l’on passe de l’autre côté du miroir. On le sait. Par ailleurs, la fille du lac a la fâcheuse habitude de crier — absolument trop fort — à tout moment pour signifier sa surprise ou sa peur, détail dérangeant pour le spectateur assis à proximité des comédiens, du moins dans la petite salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier.

Malgré l’intelligence du propos et de la mise en scène, malgré la singularité avec laquelle l’auteur explore cette traversée de l’adolescence, jouant sur la frontière entre le réel et le rêve, Le lac aux deux falaises, étonnamment, ne bouscule pas, n’étonne pas, n’émerveille pas.

En fin de parcours, la vue sur le monde évoquée par Ti-Gars bien juché tout en haut de sa falaise n’est pas aussi spectaculaire et évocatrice d’un renouveau qu’il le laisse entendre. La magie opère, oui, on accepte d’emblée cette fantaisie métaphorique de falaise qui repousse, symbole d’équilibre, mais on repart avec la vague impression d’avoir visité un petit pays sans histoire et sans lendemain.

Le lac aux deux falaises

Texte: Gabriel Robichaud. Mise en scène: Louis-Dominique Lavigne. Au Théâtre Denise- Pelletier jusqu’au 25 mars et aux Gros Becs à Québec le 7 avril. Public: dès 13 ans.