L’épuisement du langage

À la parole fiévreuse d’Arsenault s’ajoute une corporalité dont on aurait envie de dire que le texte l’appelait déjà.
Photo: Arnaud Lepoutre À la parole fiévreuse d’Arsenault s’ajoute une corporalité dont on aurait envie de dire que le texte l’appelait déjà.

On connaît La vie littéraire comme un texte audacieux publié par l’auteur Mathieu Arsenault en 2014 et qui, avec son travail manifeste de la forme, mais surtout la cohérence de l’ensemble, risque fort de s’inscrire dans la durée. La livraison qui en est faite sur la scène concourt à ce sentiment.

Les choix scénographiques appellent peu de commentaires. Arsenault (Vu d’ici, Album de finissants, adaptés l’un et l’autre pour les planches) se présente seul devant public, bottes et jean noirs, t-shirt et micro. D’emblée, sa parole nous est livrée avec un aplomb trop empressé et mécanique, nous laissant nous-mêmes essoufflés, à distance. À mesure que l’interprète trouve ses aises, toutefois, le portrait change.

Bien vite, on goûte le rythme engageant qui traverse le livre. La charge file, et file, et ne s’arrête pas. Frondeur, Arsenault mitraillera pendant 45 minutes les images fortes de même que les coups de gueule juvéniles et inentamés. La longue phrase file, ici plus encore que dans le bouquin, où certaines divisions avaient tout de même été consenties. La surprise sera grande devant cette écriture qui, à l’oral, prend de l’ampleur en même temps qu’elle semble trouver sa pleine mesure.

À la parole fiévreuse, par ailleurs, s’ajoute une corporalité dont on aurait envie de dire que le texte l’appelait déjà. Planté dans un mètre carré d’espace, le maître de cérémonie joue ici d’un corps crispé, s’enfonce là dans une contorsion au détour d’une escalade rythmée, déballant certaines envolées avec un entêtement hypnotique, à la façon d’un joueur de flûte.

Rien de trop maniéré, pourtant : restent surtout des mimiques que les mots semblent imposer, et qui font que la musicalité du texte s’impose. On a quitté le récit, dans cette longue phrase d’un jeune de 24 ans, dans cette vie la plus banale devenue tout à coup littérature.

Faire oeuvre

La concordance entre l’interprétation et le texte, en définitive, est remarquable. On replonge avec un guide nerveux et sûr dans cette tirade parfois salve contre la culture institutionnalisée et l’écriture propre — celle qui a le « Purell sur la langue » ; la sienne est rêche, lourde, porteuse —, parfois portrait d’époque, avec son essoufflement surcodé de références, son quotidien d’hyperliens et le sens vacillant, et l’espoir qui cherche.

Par-delà les piques et l’instantané générationnel, Arsenault a toutefois cette capacité d’approcher la banalité d’une vie, la fibre qui est précisément le plus difficile à faire passer dans les mots. Il descend dans l’ordinaire et, pour laisser de côté les « tribulations » du récit, se ménage un espace de liberté duquel se dégage, au final, quelque chose comme la littérature.

Le livre et la performance, ici, semblent se fondre dans une seule oeuvre, un seul geste assez dense pour résister aux sens dont on pourrait l’alourdir, une écriture assez forte pour ne pas se laisser encapsuler dans ces quelques interprétations.

La vie littéraire

De et avec Mathieu Arsenault. Collaborateurs: Christian Lapointe, Simon Dumas. Répétiteur: Jocelyn Pelletier. Une production Rhizome, avec le Théâtre Blanc et la Maison de la littérature. À La Chapelle, jusqu’au 31 mars.

1 commentaire
  • Suzanne Giguère - Abonné 22 mars 2017 14 h 10

    Critique et écrivain

    Simon Lambert, votre écriture est d'une saisissante beauté.