À l’abri devant la fenêtre du monde

Le Québec «s’est souvent considéré comme étant en banlieue de l’Histoire», déplore le dramaturge.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le Québec «s’est souvent considéré comme étant en banlieue de l’Histoire», déplore le dramaturge.

Dans un récent article sur l’installation d’Emanuel Licha au Musée d’art contemporain, le collègue aux arts visuels Nicolas Mavrikakis rappelait combien d’images de conflits ont été filmées à travers des fenêtres d’hôtels. Par coïncidence, c’est dans un de ces lieux étranges, havres de repos transformés en camps pour les reporters de guerre et en infirmerie de fortune, voire en morgue, qu’Olivier Kemeid situe sa nouvelle création. Sa première au Quat’Sous depuis qu’il en a pris les rênes. « On se met toute une pression quand on crée dans son propre théâtre, parce qu’on veut être à la hauteur des exigences qu’on a apposées aux autres projets », note l’auteur et metteur en scène.

Dans Les manchots, cet hôtel métaphorique est campé dans une ville sans nom, qui pourrait être Kiev, Le Caire ou Sarajevo. Un journaliste en quête d’une bonne histoire, un tireur embusqué en mal de vengeance et un père de retour d’exil à la recherche de son fils y sont tous planqués dans une chambre différente. Une chambre avec vue sur un soulèvement réprimé dans le sang.

C'est toujours comme ça : j'ai des pistes de départ et finalement, je me rends compte qu'un autre thème surgit malgré moi

Au départ, la pièce est née notamment des angoisses du comédien Sasha Samar pendant la révolution ukrainienne de 2014. L’interprète et inspirateur du marquant Moi, dans les ruines rouges du siècle, signé par Kemeid, craignait de voir son fils adolescent partir rejoindre les manifestants de la place Maïdan. Pourtant né à Montréal, Vlace a embrassé, un temps, son identité ukrainienne. Ce déchirement secoue souvent les êtres issus de la deuxième génération de l’immigration. On ne coupe pas si facilement les liens avec nos racines. « Il y a une transplantation, donc un arrachement. Et ça nous met en face de nos choix. Soit on décide de faire abstraction de nos origines afin qu’elles ne teintent pas nos enfants, mais ça risque de nous revenir dans le visage. Soit on maintient un contact perpétuel par la langue, les coutumes et le récit, mais vient avec ça une chape de nostalgie, possiblement de regrets. Il y a là une tension fascinante, mais difficile. »

L’impuissance

Les manchots n’est toutefois pas une pièce sur l’exil, insiste l’auteur de Furieux et désespérés, même si ce thème traverse son oeuvre. Tous ses personnages vivent « une forme de deuil ou d’absence ». Mais ce pourrait ne pas être non plus le texte portant sur l’absence qu’il croyait d’abord écrire. « C’est toujours comme ça : j’ai des pistes de départ et finalement, je me rends compte qu’un autre thème surgit malgré moi. C’est peut-être une pièce sur notre impuissance et sur une certaine incommunicabilité entre les êtres. J’y travaille beaucoup sur la solitude. Cette immense solitude qu’on peut subir lorsqu’on est seul dans une chambre d’hôtel d’un pays qui n’est plus le nôtre, qui ne l’a peut-être jamais été. »

Photo: Trois tristes tigres Paul Ahmarani en répétition pour «Les manchots»

Avec cette fable parfois satirique, où il s’éloigne de l’actualité et du réalisme pour « jouer avec des archétypes », Olivier Kemeid met en cause notre condition de spectateur impuissant, bien à l’abri derrière nos fenêtres doubles, face à la réalité « insaisissable » de la guerre. Les manchots, c’est nous. « En même temps, au moins regardons-nous ces images. Ce serait peut-être pire de ne même pas les regarder. »

Le Québec « s’est souvent considéré comme étant en banlieue de l’Histoire », déplore-t-il. (Lui dont le père né en Égypte a vécu, enfant, une révolution, et reste plutôt marqué par la certitude qu’un pays peut basculer du jour au lendemain). Cette vision aberrante voulant qu’on soit ici hors de la marche du monde est de moins en moins possible, malgré la tentation de se protéger.Le créateur sent à la fois « une volonté de se refermer chez certains » et la reconnaissance, par plusieurs, que l’Histoire nous rattrape. « Je joue de cette tension dans ma pièce. J’ai des personnages qui voudraient être à l’abri. Mais ils ne peuvent plus, à cause de l’arrivée d’une femme, qui représente l’Histoire en marche. » Soit une infirmière (Larissa Corriveau), blessée en tentant de secourir les manifestants. La première réaction des autres (joués par Paul Ahmarani, Kevin McCoy et Sasha Samar) consiste à vouloir se décharger de leurs responsabilités.

Les femmes plus courageuses ?

Sans condamner (il essaie « de sortir d’une vision romantique » de l’héroïsme), pour l’auteur, ce n’est pas innocent si ceux qui démontrent cette lâcheté sont des hommes. À l’inverse, iI tenait à ce que la figure du courage soit une jeune femme. Inspirée par une vraie infirmière ukrainienne, blessée en direct sur Twitter et « devenue le visage de la révolution », son héroïne est aussi issue d’un constat posé par celui qui a enseigné à l’UQAM : « la politisation très forte des jeunes femmes ».

Pourquoi les femmes seraient-elles plus courageuses ? Kemeid crédite « une sensibilité plus marquée à des formes d’oppression, une volonté aussi de changer l’ordre, qui est souvent masculin ». Il en profite pour déplorer qu’on n’ait pas suffisamment parlé des raisons du départ de Françoise David, « au-delà d’une fatigue réelle ». L’auteur juge qu’on n’a pas pris assez acte de ses commentaires sur le « système machiste de l’Assemblée parlementaire. Et c’est par elle que j’ai appris que la palme du meilleur débatteur a été donnée à Gaétan Barrette. Ça dit tout : le bullying, le mépris, la condescendance — et j’ai évidemment Trump en tête —, c’est ça qui est considéré être un bon politicien… »

Les manchots

Texte et mise en scène d’Olivier Kemeid. Une production des Trois Tristes Tigres. Au Théâtre de Quat’Sous, du 14 mars au 1er avril.

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