«Le déclin», de corps et d’esprit ralliés

«On met en scène des personnages blessés, dominés, dominants, racistes, sexistes, mais on ne fait pas un portrait de notre génération. C’est du théâtre et non du documentaire», conclut Patrice Dubois.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «On met en scène des personnages blessés, dominés, dominants, racistes, sexistes, mais on ne fait pas un portrait de notre génération. C’est du théâtre et non du documentaire», conclut Patrice Dubois.

« Va falloir que tu te mouilles ! » a lancé Olivier Kemeid, au cours d’un match de tennis à Outremont, à Patrice Dubois après que ce dernier lui eut annoncé son envie d’adapter Le déclin de l’empire américain de Denys Arcand. Ces mots en tête, Dubois s’est tourné vers Alain Farah, auteur et professeur agrégé de l’Université McGill. « Alain m’a emmené du côté des universitaires, de cette parole-là qui est suspendue au-dessus de nous. »

« Quand Patrice m’a proposé Le déclin, ça m’a pris trente secondes pour accepter ! se rappelle Farah. C’est tellement aristotélicien ! Le problème un peu technique qu’on avait, c’est qu’il y a plus de 80 scènes chez Arcand. Dans la première partie du film, ce sont des scènes assez courtes, en montage parallèle ; ensuite, c’est le souper. Comme on voulait instaurer la durée, on a ramassé le tout en une trentaine de scènes. »

À l’instar du film d’Arcand, sorti en 1986, on retrouve, d’un côté, les hommes préparant un tajine d’agneau (exit le coulibiac !) dans un chalet cossu et, de l’autre, les femmes faisant de l’activité physique. De quoi parle-t-on ? De sexe, voyons !

« J’ai voulu inscrire la mise en scène dans le corps, puisqu’il n’est question que de ça, d’allier le corps et l’esprit. Soit on est dans les soubassements de nos désirs les plus bas, soit on s’élève en parlant de Marx ou en faisant du yoga. On a donc ce grand plateau nu qui nous oblige à l’occuper. On retrouve les hommes, les femmes, puis les hommes, les femmes… C’est schématique, mais c’est ce qui les anime, ce qui anime leur discours, les prépare à aller vers l’autre, à s’accoupler », explique Dubois.

Des baby-boomers à la génération X

S’ils ont respecté la structure du scénario d’Arcand, Alain Farah et Patrice Dubois ne se sont pas contentés de faire revivre les personnages mythiques sur scène. Campé au printemps 2017, ce Déclin de l’empire américain, qui n’a jamais si bien porté son titre depuis l’élection de Donald Trump, met en scène, non plus des baby-boomers, mais la génération sacrifiée.

Alors que Rémy et Louise (Rémy Girard et Dorothée Berryman) recevaient leurs amis dans leur chalet, Patrice (Dubois), directeur de l’École nationale d’art dramatique, et Catherine (Évelyne Gélinas), mère au foyer formée en chant lyrique, reçoivent au chalet du père de Patrice. Malgré cela, ces jeunes quadragénaires s’éloignent peu de leurs origines cinématographiques.

« On a décidé de garder les valeurs familiales, exposées à travers Patrice et Catherine, mariés depuis des années, parce que ça fait encore partie de la vie. Arcand a dit que les X allaient revenir aux valeurs que les baby-boomers avaient rejetées. C’est exactement ce qui se passe, souvent dans un mode capitaliste, individualiste ; on recrée des nids dans des grosses cabanes excentrées des grandes villes », avance Patrice Dubois.

Photo: Jean-François Brière La distribution complète du «Déclin» signé Dubois-Farah

Parmi les amis du couple se trouve Claude Groulx (Dany Boudreault), célibataire homosexuel, qui a connu la gloire très jeune avec sa série de photos des décombres du World Trade Center, intitulée Le déclin, dans laquelle sa génération se reconnaît.

« Après le 11 septembre 2001, le mot “cocooning” est apparu dans nos vies, poursuit le metteur en scène. On le voit bien avec notre rapport aux écrans. Avant, on souhaitait avoir les plus grands écrans possible afin de se retrouver ensemble ; aujourd’hui, on se replie sur soi-même devant son écran de téléphone. Le modèle correspond à celui d’avoir une famille, de s’ancrer dans une communauté, mais on dirait que c’est le revers qui nous arrive. Même la communauté est décriée de nos jours. Les choses bougent, prennent différentes figures, mais, dans le fond, elles ne bougent pas tant que ça. »

D’où l’hypothèse de départ des deux auteurs : « On s’est dit qu’on allait assumer que plus ça change, plus c’est pareil. Il y a 18 mois, quand on a commencé à travailler, le rapport à la femme posait problème. Nos premiers lecteurs nous disaient que ce n’était plus de même. Et là sont apparus #AgressionNonDénoncée, puis Trump avec son “grab them by the pussy”. C’est le retour du refoulé. Il y a une morale qui fait qu’on ne peut plus le dire publiquement, mais dans Le déclin, les personnages ne sont pas dans un espace public », fait remarquer Alain Farah.

Arcand a dit que les X allaient revenir aux valeurs que les baby-boomers avaient rejetées. C'est exactement ce qui se passe.

Paroles, paroles

Alors que l’on fait connaissance avec les personnages, on remarque qu’il y a moins d’intellectuels sur scène qu’à l’écran. Hormis Marie-Hélène Saint-Arnaud (Marie-Hélène Thibault), directrice du Département d’histoire à l’université, et Bruno Chalhoub (Bruno Marcil), écrivain et professeur de littérature à l’université, tous évoluent dans les arts et spectacles. Xavier (Simon Lacroix) et Sophie (Marilyn Castonguay), de la génération Y, sont professeur de cinéma au cégep et étudiante en théâtre. Quant à Judith (Sandrine Bisson), elle est chroniqueuse culturelle à la radio nationale. « Comme le sont souvent les artistes, ce sont des personnages qui sont dans les impressions, la perception, davantage que dans l’opinion, le savoir », avance Dubois.

« C’est purement démographique : des professeurs d’université dans la trentaine, on les compte sur les doigts d’une main. On ne pouvait pas inventer quelque chose qui n’existe pas, d’où l’arrivée des pigistes, comme le personnage de Judith, qui vit dans la précarité financière mais qui peut exprimer la précarité émotive. Au départ, on voulait que Patrice et Bruno soient des protagonistes, mais il n’y en a pas dans la pièce. Les privilégiés, Marie-Hélène et Bruno, sont les seuls qui participent vraiment du désabusement parce qu’ils ne luttent pas pour leur survie », révèle Farah.

Alors que le bum qu’incarnait Gabriel Arcand parlait peu, celui qu’interprète Alexandre Goyette s’avère plus loquace : « Il incarne la voix populiste. Il demande aux autres ce qu’ils peuvent faire pour lui, mais ils vont lui répondre dans l’absolu en s’accrochant à Marx, à Jung. On met en scène des personnages blessés, dominés, dominants, racistes, sexistes, mais on ne fait pas un portrait de notre génération. C’est du théâtre et non du documentaire », conclut Patrice Dubois.

Le déclin de l’empire américain

D’après le scénario de Denys Arcand. Texte d’Alain Farah et Patrice Dubois. Mise en scène de Patrice Dubois. À l’Espace Go du 28 février au 1er avril. Aussi au Carrefour international de théâtre de Québec du jeudi 8 juin au samedi 10 juin au Théâtre de la Bordée.