«Froid», la haine

Dans «Froid» de Lars Norén, trois adolescents, à la fin des classes, se rassemblent en une petite cellule de combat.
Photo: Catherine Langlois photographe Dans «Froid» de Lars Norén, trois adolescents, à la fin des classes, se rassemblent en une petite cellule de combat.

Rarement une pièce est-elle entrée si nettement en résonance avec l’actualité. L’attentat du Centre culturel islamique de Québec est encore récent; si récent qu’il est difficile de ne pas avoir, pendant la représentation de Froid, un pied dans le théâtre et un autre à l’extérieur.

Le texte du Suédois Lars Norén s’articule autour d’une histoire de violence et de racisme. Trois adolescents, à la fin des classes, se rassemblent en une petite cellule de combat. Leur discours sur l’homogénéisation de la Suède pourrait être celui de n’importe quel groupe d’extrême droite québécois. Survient un de leurs collègues de classe, Coréen de naissance adopté en bas âge par deux Suédois. Le face-à-face sera brutal.

Ce texte vise-t-il à nous permettre de mieux comprendre une réalité indéniable, de mieux cerner ce phénomène si lié aux sociétés occidentales ? Si tel est le cas, il s’agit d’un échec, tant on peine à trouver même un début d’explication.

Il n’est pourtant pas exclu que, vu les récents événements et l’incompréhension qu’ils ont semée, on se retrouve dès le départ à adresser au spectacle des questions auxquelles il n’a pas réponse. Froid se limite plutôt à brosser un portrait de cette violence. La mise en scène d’Olivier Lépine privilégie ainsi un jeu physique ; les comédiens cherchent le contact, suivent les cris et la sueur. Le visage d’Olivier Artau, en parfaite victime, sera malmené et souillé, jusqu’à nous tirer un malaise.

Rien, évidemment, qui ait des airs de réponse. Entre victime et bourreaux, les répliques se multiplient, pourtant : pour ou contre un peuple homogène ? Pour ou contre le contrôle des frontières ? L’argumentation est là, et constitue même la principale brique du texte. Or les arguments — les mêmes que ceux qu’on entend déjà autour de nous, ici et là — s’enchaînent sans qu’on arrive à approcher la question qui nous triture le plus, qui est celle de l’origine réelle, par-delà les discours, de cette violence.

La charge

On se voit ainsi frustré, comme spectateur. On se retrouve, surtout, devant l’indigence du discours. David Bouchard en chef charismatique, Ariane Bellavance-Fafard en jeune excitée et Dayne Simard en fantoche hésitant incarnent des ados à la parole naissante, mais déjà déphasée ; ils discutent, mais ce ne sont que des mots. Là-dessus, la traduction québécoise, qui réduit la distance autant que possible entre le texte et le spectateur, participe avec son recours nourri aux sacres de cette même pauvreté.

Indigence du langage, pauvreté aussi de ce qu’on offre à ces jeunes comme avenir. De là, peut-être, un peu de leur besoin de se dessiner un ennemi, de s’éprouver par le corps, de combattre. Mais les questions demeurent entières.

Reste, au final, la charge. Cette violence qui traverse le spectacle, et à laquelle on assiste, un peu malgré nous. Pas de rebondissements, pas de surprise dramatique, on sait dans quoi on s’enfonce. La progression est lente et crédible, la haine se referme tranquillement comme un piège. Et devant cette effusion haineuse qui échappe aux explications, la violence reste là, brute, comme une impasse.

Froid

Texte : Lars Norén. Traduction : Katrin Ahlgren. Mise en scène : Olivier Lépine. Une production de La Brute qui pleure, à Premier Acte jusqu’au 4 mars.