Sans cheveux ni tête

Ionesco a poussé de manière définitive dans l’abyme les personnages typiques déjà névrosés du vaudeville.
Photo: François Laplante Delagrave Ionesco a poussé de manière définitive dans l’abyme les personnages typiques déjà névrosés du vaudeville.

On s’imagine sans peine la totale incrédulité des spectateurs parisiens qui, les premiers, furent exposés à La cantatrice chauve en 1950. Le Franco-Roumain Eugène Ionesco avait laissé tremper toute une nuit un Feydeau dans deux bonnes tasses de surréalisme, pour ensuite farcir le tout de phrases creuses en julienne. Incrédule, on l’est aussi un peu en sortant du Rideau Vert, peinant à trouver une once de la subversion originelle dans ce qu’on traite désormais comme un simple manège de musée.

Intérieur bourgeois, figures bourgeoises, dialogues bourgeois… qui rapidement s’emballent, se dérèglent, montent en vrille et s’écrasent en flammes. C’est peut-être ce qui justifie cette irruption du Capitaine des pompiers dans l’inconfortable soirée où les Smith reçoivent les Martin, des connaissances qui peinent à se reconnaître elles-mêmes. Les personnages typiques du vaudeville, genre que le metteur en scène Normand Chouinard a beaucoup manié ces dernières années au Rideau Vert comme au Théâtre du Nouveau Monde, sont déjà des névrosés en puissance ; Ionesco les a simplement poussés de manière définitive dans l’abyme.

L’ennui ici, c’est que cet abyme sonne creux. On peut bien brandir des thèmes comme l’incommunicabilité et la déshumanisation du langage et des relations, mais tout ici est empreint de la politesse propre à l’exercice de style. Il y a bien les lumières de Claude Accolas et les contrastes colorés qu’elles imposent entre le salon modeste imaginé par Jean Bard et un autour indéfini, il y a bien les cordes d’Yves Morin qui marquent l’accélération vers la folie, mais l’ensemble reste exécuté avec une gentillesse plutôt inoffensive.

Que le texte soit traité avec autant de déférence passerait encore si le mouvement d’horlogerie était réglé de manière aussi irréprochable que diabolique. Je ne parle pas de la fameuse pendule qui égrène un temps fantaisiste, mais bien de l’interprétation, qui table pourtant sur une distribution de haut vol, et ce, à commencer par ces prodigieux techniciens comiques que sont Carl Béchard et Luc Bourgeois. Le quatuor qu’ils forment avec Dorothée Berryman et Sylvie Drapeau semblait encore chercher ses marques au soir de la première, malgré quelques passes d’armes fraîchement drôles. Secondaire et pourtant central, le pompier de Rémy Girard, roux de cheveux et rose aux joues, m’a paru porter mieux que quiconque la grande fatigue inquiète qui nous mange.

Contrôler et punir

La véritable angoisse point là où on ne l’attendait plus. Comme seconde partie de programme, La leçon, toujours offerte en guise d’apéritif, n’a pas la cocasserie de son illustre devancière sans tignasse. La triste justesse de l’abus de pouvoir qu’elle dépeint, sous la forme d’un dialogue entre une jeune fille et un maître ès mathématiques et philologie, n’en résonne qu’avec plus d’à-propos.

Si la jeune Rosine Chouinard-Chauveau ne fait pas montre d’une puissance vocale suffisante pour emplir la salle, elle a par contre le geste leste et la mimique délicieusement inquiétante. Face à elle, c’est encore Girard, virtuose tranquille d’une partition où la lassitude se mue en colère, qui inscrit le mieux Ionesco dans le présent.

Bien sûr, si la pupille ne comprend rien et qu’elle n’obtempère pas, elle devient la seule responsable de son malheur. Air connu, qui culmine ici dans une violence au caractère sexuel marqué et dont on souligne la nature cyclique, éternelle. Dommage que ce coup de fouet ne fende la chair que dans les dernières minutes d’un doublé qui s’étire.

La cantatrice chauve suivie de La leçon

Textes : Eugène Ionesco. Mise en scène : Normand Chouinard. Une production du Théâtre du Rideau Vert présentée jusqu’au 4 mars.