Les origines du mal

David Bouchard (gauche) et Dayne Simard de la pièce «Froid»
Photo: Francie Vachon Le Devoir David Bouchard (gauche) et Dayne Simard de la pièce «Froid»

« Instinctivement, on sentait que ça grondait. » Sans jouer les prophètes, les artistes, en branchant leur sensibilité sur leur société, ont souvent le don d’en capter les remugles souterrains. Par une de ces tragiques synchronicités, des créateurs de la Vieille Capitale s’apprêtent ainsi à présenter une pièce abordant de front un discours haineux et raciste qui débouche sur la violence. Les comédiens David Bouchard et Dayne Simard ont eux-mêmes proposé au metteur en scène Olivier Lépine de monter Froid du Suédois Lars Norén, qui prendra l’affiche à Premier Acte le 14 février.

Même si le récit en question diffère foncièrement de la tuerie dans la mosquée, les interprètes avouent un malaise devant une représentation si rapprochée de l’événement qui secoue leur ville. Délicat. « Mais je pense que le show est d’autant plus pertinent, ajoute David Bouchard. Il peut aider à comprendre les origines de ce mal. Il y avait toujours la possibilité que le public puisse dire : oui, mais ça ne se passe pas ici, au Québec. Maintenant, ça va être difficile de le nier totalement. » Car si la dure pièce dépeint une situation différente, « les mêmes ressorts, les souches de la violence » y sont à l’oeuvre.

Le grand dramaturge de 15 novembre — pièce basée sur le journal d’un tueur de masse — s’inspire encore une fois d’un fait divers : un meurtre gratuit commis en 2001 par trois jeunes Suédois d’allégeance néonazie. Dans Froid, c’est le dernier jour d’école et de jeunes désoeuvrés passent le temps en buvant. Jusqu’à ce que survienne un camarade de classe, issu d’une famille plus aisée qui l’a adopté en Corée…

« Lorsque j’ai lu ce texte la première fois, durant la crise des migrants, ce qui m’a immédiatement frappé, c’étaient les arguments que les néonazis utilisaient pour se défendre, raconte Dayne Simard. C’étaient des choses que j’entendais dans la rue, dans nos radios. Quand le débat sur l’immigration faisait rage, c’était vraiment les arguments utilisés. Et avec Trump qui montait aux États-Unis, on se disait : ça peut arriver. Si on continue dans cette voie-là, avec ces arguments-là, ça ne mène à rien d’autre qu’à de la haine, ou au rejet d’une certaine classe ou d’un certain type de personne. »

Le comédien a ainsi reconnu, fasciné, un certain discours identitaire (et victimaire). « Tout le passage sur comment on n’a plus le droit de garder nos symboles, qu’il faut se plier devant les nouveaux arrivants… Ce sont des arguments que j’entendais beaucoup. »

Mais en fin de compte, Froid traite surtout « de détresse psychologique et des raisons qui peuvent mener des jeunes à poser un tel acte. Ce n’est pas seulement du racisme, selon moi. Plusieurs autres facteurs ont poussé les personnages à la haine. L’incapacité d’exprimer ce qu’ils vivent. Le manque de curiosité. La jalousie, le sentiment d’injustice. Ils sont d’une classe plus défavorisée, ils ont lâché l’école, ils ont des parents absents ». Ou carrément abusifs.

Karl, la victime, choisit le dialogue, tente de discuter avec ses assaillants, de déconstruire leur argumentaire. Et c’est là qu’intervient, comme disait Gilles Vigneault, leur terrible manque de vocabulaire. « Parce que Karl argumente, je crois qu’il finit par ébranler ses bourreaux, poursuit le comédien. Et, faute d’arguments, ceux-ci vont en venir à le tabasser. »

Froid donne, comme on le fait rarement, la parole aux « méchants ». Le dramaturge y fait entendre sans fard leur rhétorique, parfois dans toute sa laideur, tout en montrant jusqu’à quelle extrémité elle peut conduire. « Norén rejette ce genre d’idées. Mais il nous permet vraiment d’essayer de comprendre ces jeunes-là », dit David Bouchard. Comme son collègue, il rejette la tentation de les voir simplement comme des monstres. Catégoriser ainsi ces marginaux, c’est peut-être s’empêcher de surmonter le problème, croit-il. « Il faut au moins essayer de comprendre le phénomène. On ne doit pas se fermer au fait que la violence existe, et je pense qu’elle existe en chacun de nous. »

Le bouc émissaire

Afin d’élargir la perspective de la pièce, d’éviter de réduire ce type de discours à un problème strictement masculin, la production a confié l’un des rôles d’agresseurs à une actrice « très féminine ». Paradoxalement, Lars Norén avait aussi inclus un musulman dans son trio de bourreaux. Un natif de Bosnie complètement aliéné et accepté des deux autres parce qu’il a épousé leur idéologie de suprémacistes blancs…

« C’est une grande réflexion sur les boucs émissaires dans une société », explique David Bouchard. Sur ce besoin qu’éprouvent certains groupes et individus de s’élever en en considérant d’autres comme inférieurs, ou allant plus mal qu’eux. « Les personnages gardent Ismaël autour pour avoir un compagnon un peu plus pauvre. Ils se servent de lui, c’est de lui qu’ils peuvent rire ensemble. » Le comédien, qui a passé une partie de sa jeunesse au Texas, se rappelle le traitement alors réservé à un camarade d’origine indienne : « On se tient avec lui, mais il devient facilement un bouc émissaire parce qu’il est différent. »

Même si la situation décrite est extrême et le contexte, étranger — la pièce a été conservée en Suède malgré une langue, ce « lien direct à l’émotion », québécisée —, David Bouchard espère que la représentation va inciter les spectateurs à examiner leurs comportements. Il cite sa propre incapacité, parfois, à s’opposer aux arguments intolérants durant une conversation. « J’espère que la pièce va susciter la discussion sur les petites choses qu’on peut faire. »

Froid

Texte : Lars Norén. Mise en scène : Olivier Lépine, traduction et adaptation : Katrin Ahlgren en collaboration avec Amélie Wendling. Distribution : Ariane Bellavance-Fafard, Dayne Simard, David Bouchard et Olivier Arteau-Gauthier. Production La Brute qui pleure. À Premier Acte, du 14 février au 4 mars.

3 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 3 février 2017 05 h 21

    «Les origines du mal» qui, dans mon...

    ...humanité imparfaite, ont pris place depuis même ma conception. Je puis être beau et laid, riche et pauvre, haineux et amoureux et encore et encore. Je parle ici de comportements.
    Pourquoi je pense ainsi et comment j,en suis venu à m'exprimer de la sorte ? Si vous saviez à quels points une cellule de prison et/ou de pénitencier « ça » parle ? Oui, un lieu bétonné qui ramène à soi, qui favorise l'examen puis la prise de conscience de ce qui m'habite.
    Je suis de celles et ceux convaincus que l'Être humain est plus beau et plus grand que la somme de ses possibles erreurs comportementales.
    Sur quoi je me base pour me prononcer de la sorte ? Sur le fait de la dignité habitant tout être humain.
    Gaston Bourdages,
    Écrivain.

  • Suzanne Lamarre Dumas - Abonnée 3 février 2017 08 h 32

    Aborder la complexité du racisme

    La pièce va-t-elle être jouée aussi à MontrÈal? Nous avons besoin du théâtre pour nous permettre de comprendre nos émotions derrière nos actions. Le racisme et l'intimidation exigent qu'on les aborde dans leur complexité pour en changer l'expression dans des gestes haineux.

  • Daniel Bérubé - Inscrit 3 février 2017 10 h 32

    Félicitation !

    Faire du théâtre un lieu de visions, de situations et d'évènements comme nous retrouvons dans la société, mais ceci non pas pour aller chercher une "cote d'écoute" ou augmenter ses profits, mais pour conscientiser une population à un problème grandissant dans une société en peine de garder sa culture, face aux marchés qui veut constamment venir changer les échelles de valeurs et lui apprendre comment penser style "économie et marchés", comment remplacer les bonheurs collectifs durables par des plaisirs individuels passagés....