«Yen», un drame en manque de tension

Au centre de «Yen», il y a deux adolescents laissés à eux-mêmes dans un appartement miteux.
Photo: LP2 Studios Au centre de «Yen», il y a deux adolescents laissés à eux-mêmes dans un appartement miteux.

Jean-Simon Traversy et David Laurin sont de fins connaisseurs des auteurs à suivre chez nos voisins du Sud et au Royaume-Uni. Tous deux traducteurs, ces infatigables dénicheurs de textes ont notamment fait découvrir aux spectateurs d’ici la richesse de Tribus, une pièce de Nina Raine, qui tourne au Québec depuis 2014. Ils se penchent cette fois-ci sur un texte de la dramaturge britannique Anna Jordan, Yen, mais avec une force de frappe moindre.

Au centre de Yen, il y a deux adolescents laissés à eux-mêmes dans un appartement miteux. Mac, 16 ans, est perpétuellement en colère, renfermé et taciturne. Tommy, 13 ans, est survolté et visiblement atteint d’un déficit de l’attention. Leur chien, Taliban, enfermé dans une pièce, jappe à tue-tête. Les deux frères ont élu campement dans le salon, une pièce exiguë, pratiquement vide, mais munie d’un ordinateur portable et d’un écran géant. Leur mère alcoolique, qui les a abandonnés pour vivre avec son plus récent copain, Alain « face de vagin », leur rend visite de temps à autre. Isolés, se nourrissant de jeux vidéo et de pornographie en continu, les deux garçons se chamaillent avec le peu de mots à leur disposition.

Toute la première partie de la pièce mise sur le potentiel comique de leurs échanges vides et vulgaires, traduits par David Laurin dans une langue rythmée et idiomatique à souhait. Le personnage de Tommy, fébrile et attachant, incarné par le jeune Théodore Pellerin qui fait ici des débuts prometteurs au théâtre, maintient un tempo étourdissant qui suffit pour un temps à nous captiver.

Mais ni les visites de la mère, dont la détresse n’est pas suffisamment incarnée, ni l’arrivée de la jeune voisine, qui est peu crédible tant elle n’est qu’empathie, bonté et simplicité, n’injectent la tension nécessaire pour ancrer le drame de ces adolescents profondément démunis.

La charge qu’ont dû voir Traversy et Laurin dans le texte de Jordan est difficilement repérable dans la production qu’ils proposent. Les questions qui sous-tendent la pièce (comment le manque d’encadrement et la pauvreté influent-ils sur le développement d’un adolescent ? Quelle violence réveille l’accès illimité à la pornographie et aux jeux vidéo chez les jeunes ?) ne résonnent que de manière superficielle au milieu de ces personnages, dont la profondeur et la complexité ne nous apparaissent jamais complètement, malgré la tournure tragique des événements.

Est-ce en voulant s’éloigner d’un théâtre purement psychologique que la mise en scène évite de plonger au coeur du désespoir de ces êtres ? Est-ce plutôt la langue de Jordan qui a perdu de sa force de frappe dans le processus de traduction ? En l’état, on se demande en vain ce que Traversy et Laurin, pourtant des lecteurs éclairés, ont pu trouver dans cette pièce, qui a par ailleurs remporté plusieurs prix, sans parvenir à nous y donner accès.

Yen

Texte : Anna Jordan. Traduction : David Laurin. Mise en scène : Jean-Simon Traversy. Une production de Lab87 en codiffusion avec La Manufacture. À la Petite Licorne jusqu’au 17 février.