Viande fraîche à la table de Shakespeare

Si différents objets servent le propos de l’artiste tout au long de la pièce, la viande est un personnage important dans «Richard III».
Photo: Robert Etcheverry Si différents objets servent le propos de l’artiste tout au long de la pièce, la viande est un personnage important dans «Richard III».

Richard, le polichineur d’écritoire, c’est une pièce follement éclatée qui revisite trois textes de Shakespeare — en l’occurrence Richard III, Roméo et Juliette et Hamlet — racontés avec bagout et passion par un pseudo-professeur de littérature. Ce personnage haut en couleur donne à voir l’étendue dramatique de l’oeuvre à partir d’objets, notamment des vêtements, un journal et, même, de la viande.

Produite par la compagnie belge Les chemins de terre — dont Stéphane Georis et Francy Begasse sont les grands manitous —, cette pièce a vu le jour en 2006. Joint de l’autre côté de l’Atlantique, l’auteur Georis raconte que Le polichineur fait partie d’une trilogie. « Il s’agissait de trois spectacles de marionnettes-objets sur les trois piliers de la pensée humaine : philosophie, arts et science. Il a été créé dans la rue, là où passent les enfants, les adultes, les étrangers, les aveugles, les bouchers, les terroristes, les mamans. Il s’adresse à tous. »

En 2009, le comédien québécois Sylvain Massé se rend au Festival de Charleville-Mézières en Belgique et est happé par cette pièce. « À l’époque, on était en train d’adapter Pour en finir avec Cyrano du théâtre Motus en théâtre d’objets. C’est là que j’ai vu Richard le polichineur. J’étais soufflé. Je me suis dit : “Ah oui, on peut faire ça ? On peut être aussi délinquant ?” J’ai tellement appris de ce spectacle-là que ça a complètement changé le processus dans lequel j’étais. En revenant au Québec, j’ai écrit à Stéphane [Georis] en lui disant : “aimerais-tu recevoir de l’argent par la poste en ne faisant rien ?” Il a trouvé l’idée alléchante et on est entrés en contact. C’est comme ça que je suis allé chez lui et que j’ai fait la version québécoise. »

Québéciser la pièce

Comme il s’agit d’une création belge, de théâtre d’objets, par surcroît, la pièce contenait au départ plusieurs références européennes, moins familières ici. Par exemple, on nous raconte une évasion dans laquelle les fugitifs sont représentés par des saucisses cocktail. Bien que l’aliment existe ici, le contenant, lui, est différent. Massé raconte que « là-bas, la saucisse est disponible dans une boîte de conserve, semblable à nos boîtes de salade de fruits. Et la moutarde est présentée dans un verre. Dans la version québécoise, c’est une pochette de saucisses Hygrade que je coupe à vue et, tout de suite, on reconnaît l’objet. La moutarde, c’est plutôt la bouteille French. Pour moi, l’exemple est clair ».

Autre exemple, celui du Devoir utilisé par Massé dans Hamlet. « J’ai un Devoir dans chacun de mes shows. En Belgique, Georis utilisait Le Monde. Au début, je travaillais aussi avec ce journal, mais à un moment donné, je suis arrivé dans une ville où il n’y avait pas de copie disponible. J’ai alors pris Le Devoir, dont le format fonctionnait avec ce que je faisais. Dans le spectacle, je prends les pages culturelles pour m’en faire un masque. Je le magane beaucoup. Je passe aussi la page Monde à la moulinette. Il faut dire que Le Devoir réagit relativement bien au moulin à viande. »

Quelle boucherie !

Si différents objets servent le propos de l’artiste tout au long de la pièce, la viande est justement un personnage important dans Richard III. Pour Goeris, son utilisation s’est imposée à la suite de la lecture de la pièce. « Depuis le début de cette trilogie, je joue avec des objets très divers. J’avais déjà joué avec des légumes, un poulet cru… Nous avons lu Richard III et, en fermant le livre, notre réaction, avec le metteur en scène, Francy Begasse, était : “Quelle boucherie ! Avec quels objets pourrions-nous l’illustrer ?” La réponse était dans la question… »

C’est important que les jeunes se rendent compte qu’ils sont toujours en train de vivre des situations shakespeariennes. Dans une école secondaire, ils vivent Othello tous les jours.

Bien que la pièce ne s’adresse pas qu’aux adolescents, Massé croit que cette forme éclatée reflète une réalité identifiable. « C’est important que les jeunes se rendent compte qu’ils sont toujours en train de vivre des situations shakespeariennes. Dans une école secondaire, ils vivent Othello tous les jours. »

Pour Goeris, il est aussi essentiel de leur parler du monde dans lequel ils vivent et non de celui dans lequel vivait Shakespeare. « Si je découpe un steak, ce n’est pas pour dire  “lisez Shakespeare”,c’est pour leur parler de la boucherie-charcuterie qui nous entoure : guerres, violences, révoltes ; si je raconte Roméo et Juliette, c’est pour dire “nous sommes tous cousins ennemis, il est temps de nous unir, de ne pas voir les différences entre nous, mais les ressemblances !” »

Richard, le polichineur d’écritoire

Adaptation et interprétation : Sylvain Massé. Mise en scène : Francy Begasse. Producteur : Productions Danalou. Au théâtre Les Gros Becs du 8 au 10 février. La production prendra ensuite la route vers Gatineau en mars.