La Jeune-Fille, c’est nous

Monique Miller, Gilles Renaud, Marc Beaupré, Maude Guérin, Stéphane Crête, Emmanuelle Lussier-Martinez et Joanie Martel.
Photo: Caroline Laberge Monique Miller, Gilles Renaud, Marc Beaupré, Maude Guérin, Stéphane Crête, Emmanuelle Lussier-Martinez et Joanie Martel.

Tout est significatif dans une création d’Olivier Choinière, y compris le lieu. Pour créer Manifeste de la Jeune-Fille, le dramaturge a donc choisi l’Espace Go — une première dans sa théâtrographie — parce que ce théâtre à vocation féministe lui semblait « le meilleur contexte » montréalais pour lancer cette nouvelle pièce.

La Jeune-Fille dont il s’agit ici n’est pourtant pas exactement ce à quoi on s’attendrait. À l’origine, le dramaturge s’est inspiré d’un concept décrit par le collectif Tiqqun dans l’essai Premiers matériaux pour une théorie de la Jeune-Fille (Mille et une nuits, 2001). Utilisée à toutes les sauces pour promouvoir des produits, la Jeune-Fille y apparaît comme la figure valorisée de la société de consommation. Et, ultimement, elle en devient le citoyen modèle, un être satisfait de vivre dans un monde capitaliste où tout est marchandise. N’importe qui peut donc être une Jeune-Fille…

La pièce, publiée chez Atelier 10, présente sept de ces « incarnations » qui débitent des discours empruntés. « Ils sont comme des conférenciers qui viennent nous vendre leur recette du bonheur, nous dire à quel point eux, ils ont trouvé la manière dont il faut vivre. Mais il y a toujours quelqu’un qui va présenter une meilleure version… » Le bonheur est devenu un impératif dans notre monde ou, plutôt, l’obligation est d’« avoir l’air d’être heureux », constate l’auteur. « On est toujours ramené au paraître et à la surface. »

S’il a le don de renouveler la forme au gré des oeuvres, l’auteur de Félicité creuse depuis quelques années un grand thème qu’on pourrait résumer par la critique de notre aliénation. Manifeste…, croit-il, présente de nombreux échos avec des pièces précédentes, notamment avec la structure du jouissif Chante avec moi. Sauf qu’au lieu de seulement montrer « la machine pure », on montre des individus se débattant dans des discours.

Olivier Choinière met en scène la parole publique, ces discours (publicitaires, mais aussi médiatiques, politiques, artistiques…) nous envahissant. Si bien qu’on ne sait plus vraiment si ce qu’on dit vient véritablement de nous ou si on n’est pas en train d’être influencés par une parole formatée. L’auteur de Mommy a ainsi composé une sorte de « patchwork », à coups d’emprunts, « une drôle de matière dramaturgique où tout est un peu interchangeable ».

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L’auteur et metteur en scène Olivier Choinière

Même si sa pièce dépasse ces plateformes pour embrasser tous les boniments ambiants, il a trouvé bien de la matière sur YouTube et Facebook. « Il y a beaucoup d’idées prêt-à-porter qui circulent sur les réseaux sociaux. Certaines personnes mettent en ligne un article en écrivant : “Voici tout à fait ce que je pense.” On n’a même plus besoin d’exprimer une opinion, on n’a qu’à emprunter celle d’un autre… Sur Facebook, les gens expriment des opinions sur le monde, mais en fait, ils sont juste en train de parler d’eux, clos dans leur univers. Il y a là quelque chose de fondamentalement superficiel. Et le formatage fait que tout est mis au même niveau : une pièce qui veut changer le monde, un discours publicitaire sur un char à vendre… Le spectacle rend beaucoup ça. »

   

Un modèle à votre taille

Si elle est issue des magazines féminins, la Jeune-Fille peut adopter différentes incarnations. Afin d’illustrer cette variété, le metteur en scène a rassemblé une affiche remarquable par ses contrastes comme par sa qualité : Monique Miller, Gilles Renaud, Maude Guérin, Marc Beaupré, Stéphane Crête, Emmanuelle Lussier-Martinez et Joanie Martel. Son but était de composer une distribution offrant une diversité d’âges, d’images, mais aussi d’« auras médiatiques » et de ce que chaque comédien véhicule en tant que « produit ».

Cette pluralité permet d’opérer un jeu de rejet et de reconnaissance avec le spectateur. « C’est un peu comme chez l’optométriste, quand il nous offre plusieurs lentilles, jusqu’à ce que le “focus” se fasse. Je pense que la pièce est vraiment construite comme ça. »

Le spectacle expose une série d’individus qui tentent de se distancier du système capitaliste par leur discours ou leur mode de vie, mais qui font quand même partie de la chaîne. Des modèles qui se rapprochent progressivement du public de Go… « Souvent, au théâtre, on parle de celui qui n’est pas dans la salle. J’espère qu’au cours de la pièce, le changement de “focus” va s’opérer : oui, on parle de gens qui participent sans le voir au système marchand. Mais ça se peut aussi que ce soit toi… La ligne dramaturgique principale, c’est ce lent retournement de la caméra vers le spectateur à la fin. »

Et Choinière ne s’illusionne pas sur sa propre place dans la machine. « Personne n’y échappe, moi compris. Et j’essaie, peut-être davantage que dans mes autres pièces, de casser la position de l’artiste qui fait la morale. Moi aussi je vends un produit, je fais partie de quelque chose qui nous échappe. On essaie de mettre son grain de sable dans l’engrenage, pour en sortir, mais est-ce que même ça ne fait pas juste repousser la capacité de récupération sans fin du capitalisme ? »

Pour Olivier Choinière, les discours critiques et les mouvements contestataires alimentent finalement la bête à laquelle ils prétendent proposer une porte de sortie. En art aussi. Pour l’auteur, le langage même pose problème. « Comment peut-on changer le monde si on réutilise toujours le vocabulaire issu du système ? Comment, par exemple, faire la révolution si même ce mot est récupéré par des marques d’ordinateurs ou de chaussures ? »

Et si tout ça vous paraît bien cérébral — le dramaturge confie cette inquiétude au terme de l’entrevue —, rappelez-vous l’humour dont Choinière infuse généralement ses objets théâtraux. « Pendant les répétitions, les concepteurs m’ont dit : “Ah, finalement, c’est une comédie…” »

MAUDE
Il m’a dit : On va chez moi ou chez toi?
J’ai dit : On va nulle part.
Il a dit : Tu veux le faire ici?
J’ai dit : Avec moi, c’est jamais le premier soir.
Il a dit : Pourquoi?
J’ai dit : Parce que je vaux plus que ça.
Il a dit : C’est quoi ces idées vieux jeu?
J’ai dit : C’est une question de valeurs.
Il a dit : En quoi baiser le premier soir est dévalorisant?
J’ai dit : Plus je suis en demande, plus j’ai de la valeur. Plus je m’offre le premier soir, moins j’ai de la valeur. C’est une question de respect de soi.
Il a dit : Alors quand?
J’ai dit : Lorsqu’à mes yeux j’aurai atteint ma valeur maximale.
Il a dit : Comment pourrais-tu avoir plus de valeur à mes yeux qu’en ce moment?
J’ai dit : Je pourrais encore prendre de la valeur, c’est la loi du marché.
Il a dit: Et si demain tu ne perds pas plus de valeur?
J’ai dit : C’est un risque à prendre.
Il a dit: D’accord, j’achète, mais je veux d’abord tester la marchandise.

Il a mis une main sur mon sein et je suis partie à pleurer.

TOUTES
Oh!

MARC
On dit pas «partir à pleurer», on dit «s’hydrater les joues».

STÉPHANE
L’hydratation : le secret d’une peau d’apparence jeune.

EMMANUELLE
Pleurez au quotidien pour un teint radieux.

MONIQUE
Les chagrins d’amour laissent la peau plus douce et plus soyeuse au fil du temps.
Extraits de «Manifeste de la Jeune-Fille»

Manifeste de la Jeune-Fille

Texte et mise en scène: Olivier Choinière. Une coproduction Espace Go et L’Activité, du 24 janvier au 18 février, à l’Espace Go.