Du Bertolt Brecht au goût du jour

Une brochette d’une vingtaine de comédiens et de musiciens pour accueillir Bertolt Brecht au TNM
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Une brochette d’une vingtaine de comédiens et de musiciens pour accueillir Bertolt Brecht au TNM

Peut-on survivre dans un monde en souffrance tout en étant parfaitement bon ? La question propose d’emblée un regard critique sur la condition humaine. C’est ce que Bertolt Brecht suggère dans la pièce La bonne âme du Se-Tchouan, reprise au Théâtre du Nouveau Monde en ce début de nouvelle année. Ébauchée dans l’Allemagne des années 1930, la pièce se présente ici sous un nouveau jour. Une toute nouvelle version française a été tirée du texte allemand par Normand Canac-Marquis. Quant à la musique de la vingtaine de chansons de la pièce, elle a aussi été réinventée par Philippe Brault.

C’est donc un Bertolt Brecht complètement rafraîchi qui accueillera sur la scène du TNM une brochette d’une vingtaine de comédiens et de musiciens, à partir du 17 janvier.

Il faut dire que cette pièce de Brecht n’était pas soumise, comme d’autres du même auteur, aux directives posthumes de Brecht, qui souhaitait que L’opéra de quat’sous, par exemple, soit toujours joué à l’identique.

L’équipe s’est donc permis d’en retrancher certains passages et certaines chansons, ce qui transforme une pièce de près de quatre heures en un spectacle qui tourne autour de deux heures.

« Il y a déjà eu des productions de La bonne âme de Se-Tchouan de près de cinq heures », relève la comédienne Isabelle Blais, qui y tient le rôle principal. Mais le fond de l’histoire demeure le même. Dans une Chine inventée où la pauvreté fait de chacun un rapace, un dieu à la recherche d’une bonne âme fait son apparition sur terre. La seule personne répondant à ses critères est une jeune prostituée du nom de Shen-Té, incarnée par Isabelle Blais. Il lui fait donc don d’un commerce. Une fois devenue propriétaire d’un magasin de tabac, la jeune femme, trop bonne et trop pure, se fait arnaquer par les uns et les autres, qui crèvent de faim autour d’elle. Pour survivre dans le monde, elle prend le visage de son cousin, le dur Shui ta.

Ce personnage tient donc un double rôle, incarnant à la fois le bien et le mal.

« C’est la bonne âme et la mauvaise, elle a une double personnalité, dit Isabelle Blais. Elle vit ce conflit, de ne pas être capable d’être une bonne âme. C’est un peu la question que la pièce pose. On veut faire le bien, mais ça va tellement mal autour. Les gens ont tellement faim, il y a tellement de grands besoins, une grande misère. Alors, forcément, on ne pense qu’à soi et les principes prennent le bord. »

Plutôt que de résoudre ces dilemmes, la pièce laisse le soin aux spectateurs de le faire.

Des pistes de morale

Pour Émile Proulx-Cloutier, qui fait partie de l’imposante distribution de ce spectacle, il n’y a pas de morale dans ce texte, mais plutôt « des pistes de morale ». « Brecht nous met vis-à-vis de nos principes. Ces principes se tiennent, mais si tu les pousses au bout, ou si tu les appliques dans certaines circonstances, si tu n’as pas l’estomac plein, ça sera la bouffe d’abord et les principes ensuite. »

Loin d’un conte de Noël assorti d’une réflexion sur le don, Émile Proulx-Cloutier y voit « un conte de lendemain de veille de Noël, lorsqu’on a le cerveau qui dégrise, et qui nous met face à la terrible cruauté des hommes ».

Le propos est sombre, donc, mais soutenu par l’esprit de troupe du groupe et aussi des voix splendides, dont celles de Louise Forestier et de France Castel. « Je n’ai jamais écrit autant de chansons pour un seul spectacle », confie Philippe Brault. Les quatre musiciens qui accompagnent les comédiens sur scène se partageront d’ailleurs une quinzaine d’instruments, dont le piano, l’harmonium, les cuivres, les percussions et l’égoïne. Le tout demeure proche des productions brechtiennes, soutient Brault, qui dit avoir conçu une musique aux consonances européennes, avec des notes chinoises et allemandes.

« Je me suis donné des guides, dit Philippe Brault. Il y a de la musique chinoise harmonisée avec une musique européenne. Il y a aussi des couleurs du cabaret. »

Bien que la province de Sichuan existe vraiment dans la Chine actuelle, le lieu est plus fictif que réel. La Chine est entre autres suggérée à travers des projections vidéo. L’action commence d’ailleurs dans un cabaret allemand, avant de se déplacer subtilement vers ce pays inventé où tous se meurent de faim.

Un pays où l’on s’entredéchire pour un bout de pain ou un gros morceau de viande, et qui est peut-être d’ailleurs moins lointain qu’on le pense.

La bonne âme de Se-Tchouan

De Bertolt Brecht. Mise en scène : Lorraine Pintal. Avec Isabelle Blais, Philippe Brault, France Castel, Guido Del Fabbro, Vincent Fafard, Louise Forestier, Josianne Hébert, Benoit Landry, Jean Maheux, Jean Marchand, Bruno Marcil, Pascale Montreuil, Daniel Parent, Marie-Ève Pelletier, Émile Proulx-Cloutier, Benoît Rocheleau, Sylvain Scott, Linda Sorgini, Marie Tifo. Théâtre du Nouveau Monde, du 17 janvier au 11 février 2017.

3 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 7 janvier 2017 17 h 17

    Le rôle principal ou le rôle-titre ?

    D'après ce que j'ai compris de Wikipédia, 'Se-Tchouan' est un autre nom d'une province chinoise (le Sichuan).

    Par définition, un rôle-titre est un rôle homonyme du titre de l’œuvre interprétée. Conséquemment, je devrais conclure qu'Isabelle Blais incarne cette province ou un personnage ayant le même nom. Or elle incarne plutôt Shen Té, le personnage principal.

    Peut-on parler ici de 'role-titre' ?

    M. Antoine Robitaille, l'expert linguiste du Devoir, pourrait peut-être nous éclairer à ce sujet ? ;-)

    • Michèle Cossette - Abonnée 8 janvier 2017 16 h 10

      Je n'ai jamais vu cette pièce, mais si, quelque part dans le texte, il est dit que Shen Tsé est « la bonne âme de Se-Tchouan », cela suffit pour qu'on parle de rôle-titre.

      Dans le cas contraire, le terme est une impropriété.

      Michèle Cossette
      Terminologue

  • Gaston Bourdages - Abonné 8 janvier 2017 05 h 04

    «Peut-on survivre dans un monde en souffrance....

    ...tout en étant bon ?» Quelle superbe invitation à un rendez-vous avec ma conscience ? Et combien plus avec ces «Pistes de morale», le beau et le laid, le bon et le mauvais. Ci-devant si bref effleurement de la condition humaine et de la bête qui aussi l'habite. L'être humain : incarnation parfaite de la dualité, du paradoxe, d'une superbe quête.
    Des tonnes de mot de cambronne à toute l'équipe et des mercis à monsieur Brecht.
    Gaston Bourdages,
    Écrivain.