Cadavre exquis

La complicité du trio, sa grande force comique, nourrie par les remarquables apparitions d’Yves Morin, ne cessent de captiver.
Photo: Hugo B. Lefort La complicité du trio, sa grande force comique, nourrie par les remarquables apparitions d’Yves Morin, ne cessent de captiver.

La grande majorité des artistes aspirent à créer dans la liberté, mais rares sont ceux qui parviennent à le faire dans une aussi totale absence de contraintes que les trois lurons du Projet Bocal. Tout bonnement intitulé Le spectacle, le troisième opus de Sonia Cordeau, Simon Lacroix et Raphaëlle Lalande est d’une telle désinvolture, d’une telle ironie et d’une telle liberté de ton et de forme que c’est à regret qu’on consent à quitter la salle, au terme des 75 petites minutes que dure la représentation.

Quand il s’agit de rompre avec le réel et la sacro-sainte logique, d’épouser pleinement l’irrationnel, le Projet Bocal n’a pas son pareil. Ce sont des extraterrestres, des êtres qui voyagent ici tout naturellement dans le temps, de l’époque de Marie-Antoinette à celle des « Être Hurnet », imminente et inévitable fusion entre l’être humain et Internet. Et pourtant, ce sont bien nos concitoyens, nos contemporains, nos semblables. Leur schizophrénie, c’est essentiellement la nôtre. Tout comme leurs rares mais fulgurants instants de lucidité.

Dotée d’une structure plus fragmentaire, bien plus elliptique que celle des spectacles précédents, la représentation procède par associations d’idées et par juxtapositions spatiotemporelles, des glissements de sens qui déclenchent l’hilarité. Dans un espace entièrement confectionné en styromousse, les chevaliers de l’absurde s’intéressent notamment au futur, au caractère de plus en plus factice des rapports humains et à l’inquiétante croissance du nombre des robots. On passe du Père Fouras à René Angélil, de Garou à Pierre Lebeau, du doublage d’un film japonais au monologue intérieur de quelques spectateurs troublés…

Bien entendu, les multiples fragments du spectacle ne sont pas d’un égal intérêt. Il y a de bonnes blagues, d’heureuses trouvailles et de véritables illuminations, mais aussi quelques tentatives qui tombent à plat. Pourtant, de bout en bout, la complicité du trio, sa grande force comique, nourrie par les remarquables apparitions d’Yves Morin, ne cessent de captiver. Peu de temps avant qu’une avalanche de revues annuelles ne s’abatte sur nous en singeant le réel, communier à la folie douce du Projet Bocal est une bénédiction.

Le spectacle

Texte : Sonia Cordeau, Simon Lacroix et Raphaëlle Lalande. Interprétation et mise en scène : Sonia Cordeau, Simon Lacroix, Raphaëlle Lalande et Yves Morin. Une production du Projet Bocal. À la Petite Licorne, jusqu’au 23 décembre.