Cultiver le goût du risque

Photo: Annik MH de Carufel

Salomé Corbo pratique l’improvisation théâtrale sur une base hebdomadaire depuis une vingtaine d’années. Et tous les jours elle réfléchit à son art. « Je dois énormément à l’impro. Elle me permet de garder en vie l’auteure, la metteure en scène et l’interprète en moi. Il y a juste en improvisation que la convention me permet de jouer un enfant ou une vieille dame. J’aime ça aussi parce que ça m’a donné des familles de travail. C’est un liant social, qui crée des rapports humains très forts, très proches. Mes trois enfants sont issus d’unions avec des improvisateurs ! » (rires)

Inutile de dire que celle qui participe à plus d’une ligue est ravie de la récente reconnaissance, par l’Assemblée nationale, de l’improvisation théâtrale comme discipline à part entière. « C’est un art. Et ce ne sont pas tous les comédiens, même les très grands, qui sont capables de le pratiquer. » Et inversement. L’impro requiert une prise de risque et l’acceptation qu’on puisse « se planter » sur scène. « Il faut admettre que c’est un art qu’on ne contrôle pas, parce qu’il y a trop d’éléments extérieurs. Il y a notre partenaire, le public qui ne rit pas, ou qui rit beaucoup alors que ce n’était pas du tout notre intention… Cela prend une grande part d’abandon pour être un bon improvisateur, et une capacité d’écoute. »

Ce ne sont certes pas tous les artistes qui oseraient se mesurer au défi de La LNI s’attaque aux classiques. Cette formule originale, à la fois instructive et ludique, lancée avec succès il y a un an, revient avec de nouveaux thèmes pour 11 représentations, chacune dédiée à un dramaturge différent. La deuxième édition reprend le même procédé : sous la gouverne du directeur artistique de la LNI, François-Étienne Paré, et d’Alexandre Cadieux, critique du Devoir et maître ès improvisations, trois improvisateurs (Corbo, Réal Bossé et Florence Longpré) dissèquent pendant une heure, à travers des exercices, les traits particuliers et l’univers d’un auteur. Une préparation qui permet de développer un langage commun chez les acteurs et le public. « Ensuite, lorsqu’on improvise une histoire de trente minutes à la manière de cet auteur, les spectateurs possèdent les codes pour comprendre ce qu’on essaie de faire. C’est ce que j’aime le plus de cette formule : jamais je n’ai été aussi complice avec le public. »

Les spectacles 2016 ratissent très large dans les styles et les époques, mêlant répertoire international (Marivaux, Goldoni, Feydeau, Tennessee Williams, Racine) et auteurs québécois (Marcel Dubé, Réjean Ducharme, Robert Lepage, Suzanne Lebeau, Évelyne de la Chenelière et… Luc Plamondon). Rares sont les comédiens qui ont l’occasion de déployer un registre aussi étendu. Un interprète peut-il tout jouer ? « Dans le cadre de La LNI s’attaque aux classiques, oui, parce que c’est un laboratoire. Et je pense qu’un comédien peut tout faire avec un bon directeur d’acteurs. Il n’y a pas de règles. L’interprète teinte son jeu de l’esprit d’un auteur, mais ça s’appelle toujours jouer. »

Salomé Corbo a pu confirmer sa propre capacité de caméléon lors des premiers spectacles. Mais dans la réalité, un acteur est souvent limité par la perception de ceux qui embauchent. « On est toujours le dernier rôle qu’on a joué, déplore l’interprète d’Unité 9. Jusqu’au prochain. Mais on est toujours seulement ça. »

Le vertige

Les improvisateurs ne se contentent évidemment pas de jouer, ils sont aussi responsables de la création et de la mise en scène de ces petits récits. « C’est très vertigineux. Il faut beaucoup d’humilité. On se met vraiment au service de l’auteur. Et plus tu as joué un auteur, plus c’est facile. » Autrement, le passage des connaissances intellectuelles à l’incarnation est plus ardu.

Si Salomé Corbo sent le besoin de relire quelques dramaturges qu’elle connaît moins, ses complices et elle ont été priés de ne pas trop se préparer, au risque de développer un syndrome de l’imposteur. « Il ne faut pas devenir trop admiratif de l’auteur. »

L’actrice est surtout intimidée à la perspective de devoir jouer devant certains d’entre eux. Elle est bien consciente que l’écriture spontanée de l’impro « gagne en vie, mais perd en profondeur. On les effleure, les classiques. On ne peut pas aller aussi loin en une demi-heure que des auteurs qui ont parfois pris quatre ans à écrire une pièce. Par contre, c’est une jolie illusion ». Et pour l’improvisatrice, l’éphémérité de l’oeuvre ainsi créée fait son prix. « Je trouve ça beau parce que nous-mêmes, humains, sommes spontanés et éphémères… »

Improviser du Luc Plamondon

La présence du célèbre parolier dans la liste des dramaturges retenus surprend de prime abord. Le répertoire qui sera abordé, j’imagine, est le théâtre musical écrit par le librettiste de Notre-Dame de Paris. Salomé Corbo n’en sait pas plus que nous. « Même ses chansons, surtout celles du catalogue de Diane Dufresne, racontent parfois de vraies petites histoires », ajoute-t-elle en résumant l’anecdote de J’ai rencontré l’homme de ma vie… « Plamondon, pour moi, est un vrai classique. J’ai grandi en France, et la sortie de Starmania m’a bouleversée. La pré-adolescente que j’étais l’a écouté en boucle. » Les improvisateurs devront-ils chanter ? L’actrice tente de se rassurer en notant l’absence de musicien. « Je ne sais pas ce qu’on va nous demander de faire, mais je suis tétanisée. C’est le spectacle qui me terrorise le plus : s’il y a une chose que je ne maîtrise pas dans la vie, c’est le chant. »

Programmation


7 décembre Marivaux

8 décembre Goldoni

9 décembre Suzanne Lebeau

10 décembre Tennessee Williams

13 décembre Georges Feydeau

14 décembre Evelyne de la Chenelière

15 décembre Jean Racine

16 décembre Marcel Dubé

17 décembre Réjean Ducharme

20 décembre Robert Lepage

21 décembre Luc Plamondon

La LNI s’attaque aux classiques

Idéation : François-Étienne Paré et Étienne St-Laurent. Mise en scène : François-Étienne Paré. Animation et dramaturgie : François-Étienne Paré et Alexandre Cadieux. Du 7 au 21 décembre, à l’Espace libre.