«Fuck toute»: Le cri

Mathieu Campagna et Catherine Dorion, d’une présence forte, sans artifice aucun, prêtent leur voix à des billets de blogue triés sur le volet.
Photo: Cath Langlois Mathieu Campagna et Catherine Dorion, d’une présence forte, sans artifice aucun, prêtent leur voix à des billets de blogue triés sur le volet.

Collage de textes livrés principalement dans le noir le plus complet, Fuck toute propose une plongée dans l’air du temps, la dépression et les médias sociaux, le monde du travail.

Dès l’entrée, tableaux engagés et slogans anticapitalistes forment un parcours en sorte de mise en bouche, les appels manifestants sont placardés sur les murs, ils sont grands parce que nous sommes à genoux. Le texte de la pièce est laissé sur une table, donné à la lecture de qui le veut ; avant la salle principale, les spectateurs traversent aussi les loges, où ils sont appelés à contribuer à la pièce en devenir. Déjà, un déplacement se produit.

Puis le réel « spectacle » commence. Mathieu Campagna et Catherine Dorion, d’une présence forte, sans artifice aucun, prêtent leur voix à des billets de blogue triés sur le volet, autant de cris de révolte qui se superposent au grondement de la publicité et des pots d’échappement échantillonnés. Portrait de notre société rapide-consommatrice-sans-idéal brossé sans recours à l’image, Fuck toute ne s’en tient cependant pas à la seule plainte — l’ensemble en serait vite indigeste.

Rendre visible l’invisible

Le spectacle — la prise de parole, plutôt — étonne avant tout par l’assemblage organique concocté par les créateurs, collage sonore dans lequel les diverses voix finissent par n’en faire qu’une seule ; c’est créé dans l’urgence, les lignes sont mordantes, il y a là de la colère et de l’accablement, mais on s’étonne avant tout de constater à quel point diverses paroles, au final, tendent toutes vers un même malaise difficile à circonscrire.

Fuck toute se bâtit dans cette juxtaposition, mais également dans la superposition. Les lignes sonores, sons de ville empilés parfois jusqu’à l’irritation, entre autres mécanismes simples mais habiles, ont cet effet de distanciation qui achève de nous excentrer, et le spectacle finit par rendre visible un bruit de fond autrement insaisissable.

Par rendre visible notre rapport au monde spectateur, aussi. La scène est morcelée, des oreillers et hamacs sont dispersés ici et là, il n’y a presque plus de banquettes ; si ce n’était que ça, l’exercice demeurerait scolaire. La pièce ouvre toutefois sur des espaces autrement riches, avec une finale aux airs de communion — par-delà le concept ou l’image, une réelle mise en commun. Le rapport scène-public, brisé, culmine avec les projecteurs sur la foule, et la mise en scène d’une soif indéniable, bien réelle.

Certains trouveront possiblement le tableau trop noir, triste ; ce sera goûter mal ce qu’il y a de vie inentamée dans un spectacle pareil, et il suffirait peut-être de dire que Fuck toute ne résonnera en chacun qu’avec la partie qui n’a pas entièrement acheté l’ordre des choses, lui qui vient dire que tout ce que notre espace social et médiatique peut avoir d’aseptisé appelle nécessairement la contrepartie d’une révolte, et que du consensus émerge forcément une parole autre.

Fuck toute

Textes : Comité invisible, blogues Fuck le monde et Pensées pour jours ouvrables, blogue flegmatique d’Anne Archet et autres. Création et interprétation : Mathieu Campagna et Catherine Dorion. À Premier Acte jusqu’au 4 décembre.