«Trois petites soeurs»: Le fil de la vie

Un seul objet est présent du début à la fin. Une simple corde à danser, rouge, utilisée d’abord pour sa fonction première, porte par la suite toute la symbolique de la pièce.
Photo: François-Xavier Gaudreault Un seul objet est présent du début à la fin. Une simple corde à danser, rouge, utilisée d’abord pour sa fonction première, porte par la suite toute la symbolique de la pièce.

Ils sont là, tous les cinq sur scène. Les trois soeurs, la petite (Catherine Leblond), Alice (Émilie Lévesque), la grande (Émilie Dionne), le père (Simon Rousseau) et la mère (Agathe Lanctôt). Cette dernière se rappelle l’été merveilleux qu’ils viennent tout juste de passer ensemble. Puis, Alice trépigne à l’idée de rentrer enfin à l’école avec sa blouse rose sur le dos et son sac tout neuf. Sa hâte lui fait presque oublier les maux de tête répétés qui l’empêchent parfois de fonctionner. Une visite chez le médecin et de nombreux tests annoncent le verdict : le cancer a pris le contrôle de son corps.

Commence alors une lutte incessante entre la maladie et Alice entourée, appuyée par ses soeurs et ses parents. Depuis l’opération jusqu’à une rémission en passant par les traitements violents qui injectent du poison dans son si petit corps, la longue traversée est difficile. Et, malgré l’espoir qui luit un moment, la mort l’attend au bout du voyage.

« Il faut du temps pour trouver les bons mots et les bons silences » nous dira Alice en début de parcours. Les bons mots, le silence, la sobriété, c’est justement ce que Suzanne Lebeau nous offre ici. Elle signe un texte empreint d’une profonde humanité, porté par une sensibilité rare. Oser la mort sur scène tout en insistant sur l’amour fraternel, sur les liens forts qui unissent cette famille ballottée par les flots, sans verser dans le mélodrame, ou pire le stéréotype, était risqué. Pourtant, la dramaturge y parvient avec une aisance remarquable. Alternant dialogues, perspectives des fillettes et narration, le rythme est constamment maintenu et le public pendu aux lèvres des comédiens qui livrent une puissante prestation.

Voir l’invisible

Il faut dire que la mise en scène signée par Gervais Gaudreault — avec qui Lebeau a fondé Le Caroussel en 1975 — joue pour beaucoup dans l’effet de sens. Présentée dans un décor sobre, sans aucun artifice, toute l’histoire, tous les lieux visités par les personnages nous sont rendus uniquement par le texte et par le jeu admirable des acteurs. De la campagne, à l’hôpital en passant par la chambre des petites ou la salle à manger, le spectateur voyage, voit tout, ressent tout sans pourtant qu’on lui montre quoi que ce soit. Rien ne vient obstruer notre vue ou déranger notre attention laissant toute la place à l’essentiel. L’éclairage — tout aussi sobre que le décor — bat au rythme des moments d’espoir et de souffrance, ajoutant à l’atmosphère vibrante.

Un seul objet est présent du début à la fin. Une simple corde à danser, rouge, utilisée d’abord pour sa fonction première, porte par la suite toute la symbolique de la pièce. Il faut voir les cinq membres de la famille la tenir fermement au moment du combat contre la mort, puis Alice la ramener vers elle et se tortiller de douleur alors qu’elle lutte, seule. Enfin, en bout de piste, la fillette, épuisée, laisse tomber tranquillement, puis complètement la corde qui sera reprise par les parents, redonnant à l’objet sa fonction de jeu, mais surtout symbolisant la vie qui suit son cours, malgré tout.

Dans la salle de la Maison Théâtre bondée d’enfants, le silence était frappant. Jusqu’à la finale où les cris, les applaudissements et l’ovation ont témoigné de toute la force de cette pièce. De cette grande pièce qui prouve que les jeunes savent accueillir et apprécier l’invisible.

Trois petites soeurs

Texte : Suzanne Lebeau. Mise en scène : Gervais Gaudreault. Avec Émilie Dionne, Agathe Lanctôt, Catherine Leblond, Émilie Lévesque, Simon Rousseau. Une production de la compagnie Le Carrousel. À la Maison Théâtre jusqu’au 3 décembre. Public cible : 8-12 ans.