Théâtre - Douze êtres en colère

Douze (12)
De François-Étienne Paré, Évelyne de la Chenelière, Émilie Gauvin, Mélanie Roy, Lord Royal Bâton, Francis Monty, Olivier Choinière, Christian Brisson Dargis et Maina Loinaz.
Mise en scène: Yann Tanguay.
Scénographie: Benoît Paré.
Costumes: Isabelle Filion.
Musique: Nicolas Letarte.
Éclairages: Martin Gagné. Avec Christian Brisson Dargis, Élisa Compagnon, Éliane Fontaine, Christian Laporte, Catherine Paré et Yann Tanguay. Présenté par le Théâtre du Désordre à la Petite Licorne les dimanches et lundis jusqu'au 8 mars.

Pendues à une patère, quelques chaises en bois. Celles-ci deviendront voiture, bureau, podium, divan et même panier d'épicerie au gré des textes qui s'enchaînent. Car Douze (12) propose autant de textes, signés par neuf auteurs et portés par six comédiens. Un défilé qui n'est pas dénué d'intérêt.

Serait-on plus malheureux qu'on ne le croit? L'état actuel de notre système capitaliste ferait-il plus de mal que de bien, et ce, sans que l'on ne réalise toute la portée de ses embardées? Sans que le metteur en scène n'ait, semble-t-il, imposé de thème, les courts récits que signent les Olivier Choinière, Francis Monty et autres François-Étienne Paré évoquent la profonde insatisfaction, la colère, voire la rage, le mal-être de différents personnages dont les univers sont étrangement semblables au nôtre. Il y a de quoi faire réfléchir.

Se dégage particulièrement du lot le texte d'Émilie Gauvin, Mon fils était une toast, dans lequel une femme dans la trentaine ayant atteint ses objectifs professionnels et financiers passe le plus formellement du monde à l'étape suivante qui doit faire d'elle une femme complète et enviée: avoir un enfant. Or celui-ci ne se révèle pas à la hauteur des espoirs de performance de sa maman et celle-ci, déçue par ce rejeton se classant cruellement dans la moyenne, posera un geste qui laisse pantois. Et puisque le culte de la performance traque les Occidentales contemporaines, Évelyne de la Chenelière signe elle aussi une ode à la femme sous pression. L'héroïne de Demande d'emploi est prête à tout, même à forcer un col blanc à la recevoir en entrevue, pour pouvoir trouver sa place aux néons — on n'a plus le soleil qu'on avait — et devenir enfin une travailleuse, donc un être humain digne de ce nom.

Parmi les autres textes, plusieurs se situent sous le signe de l'absurde, de façon plus ou moins réussie, selon le cas. Reste que ces récits, dont tous sans exception présentent, quoique sans didactisme, une certaine forme de violence, de la plus patente à la plus insidieuse, sont portés par de jeunes interprètes de talent qui, de surcroît, ont été habilement dirigés par Yann Tanguay. Notons par ailleurs l'astuce de l'amorce du spectacle. Tous les comédiens, vêtus de noir, entrent en scène, tenant dans chaque main le costume d'un de leurs personnages. Un peu à la manière de tuyaux d'orgues, chacun lancera une phrase clé de chaque texte qu'il devra ensuite livrer sur scène. Cette stratégie de mise en appétit fait mouche, donnant envie d'entrer dans les univers loufoques, mais si peu irréalistes au fond, de ces douze personnages.