Le grand bond dans le temps du Projet Bocal

De gauche à droite: Sonia Cordeau, Raphaëlle Lalande et Simon Lacroix, le trio déjanté et décalé derrière l’inclassable Projet Bocal.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir De gauche à droite: Sonia Cordeau, Raphaëlle Lalande et Simon Lacroix, le trio déjanté et décalé derrière l’inclassable Projet Bocal.

Il ne s’est peut-être écoulé que deux ans depuis le dernier délire du Projet Bocal, mais le trio effectue un grand bond dans le temps avec sa nouvelle création. Alors qu’Oh Lord raillait un passé idéalisé, Le spectacle se projette dans l’avenir. Au folklore et à la terre comme mots de départ, Sonia Cordeau, Simon Lacroix et Raphaëlle Lalande ont substitué l’artificiel, le futur, les robots.

Les créateurs s’y penchent sur l’irréversibilité du progrès technologique et sur un futur plutôt inquiétant, avec son potentiel de fusion entre l’humain et la machine. Des lendemains vers lesquels on marche sans se poser trop de questions, distraits que nous sommes par nos nouveaux gadgets. « Cette préoccupation a nourri la création, mais elle est souterraine, précise Simon Lacroix. Notre spectacle est très ludique, fou et lumineux. On se moque un peu de ces peurs-là. On veut garder la plus grande liberté possible dans notre écriture. Alors, on se donne des thèmes pour orienter la création. Mais après, il peut en surgir n’importe quoi. » Dans leur troisième show, on rencontre donc un robot qui rêve d’être acteur, on suit une Marie-Antoinette intriguée par le styrofoam, on assiste à une conférence sur les « êtres hurnet », cette métamorphose future des humains en Internet…

Plutôt que d’écrire une vraie pièce avec un récit linéaire, que certains leur réclamaient, le trio est allé dans la direction complètement opposée. « On a écrit plein de petits morceaux qu’on a mis ensemble après, ce qui a représenté un gros travail de construction, raconte Simon Lacroix. La forme est plus éclatée que dans nos shows précédents, où on s’installait dans des numéros de dix minutes. Ici, on ne s’installe jamais, on passe d’un sujet à l’autre. Il n’y a même plus de changement de costumes, on est toujours sur scène et on se métamorphose. Mais étrangement, c’est à la fois le plus éclaté de nos spectacles et le plus cohérent, avec beaucoup d’éléments qui se répondent. Et on s’est rendu compte que cette forme faisait beaucoup écho à notre époque. »

Elle reflète notre capacité d’attention réduite, notre manière de consulter plusieurs médias simultanément, notre notion du temps, rapide et fragmenté « en petites cases » plutôt que filant en continu. Ce déficit d’attention généralisé inquiète Raphaëlle Lalande. « Chaque jour, j’ai l’impression que mon cerveau n’est plus comme avant. Je le sens dans ma façon de lire, de scanner les articles de journaux. Et finalement, j’ai l’impression qu’il me reste beaucoup moins de choses [en mémoire]. »

Il y a beaucoup d’humoristes autour de moi qui ont fait : ah, ça peut être ça aussi, du théâtre ! Quelque chose qui est à la fois drôle pour vrai et trendre.

 

Un espace de liberté

Depuis le succès de son spectacle Le Projet Bocal, en 2013 à La Petite Licorne, Le Projet Bocal a réussi à creuser sa niche, un ton indéfinissable, décalé, qui a trouvé son public. Dont des gens qui ne fréquentaient pas nécessairement les salles de théâtre, se réjouit Sonia Cordeau. « Il y a beaucoup d’humoristes autour de moi qui ont fait : ah, ça peut être ça aussi, du théâtre ! Quelque chose qui est à la fois drôle pour vrai et tendre », explique la collaboratrice du groupe Les Appendices.

Pas étonnant que le collectif soit une priorité pour les trois créateurs, qui poursuivent tous des carrières solos bien remplies. Ils trouvent dans Le Projet Bocal un espace de grande liberté. « On peut tout se permettre et tout essayer », résume Sonia Cordeau. Y compris se moquer gentiment de certains éléments « risibles » de la pratique théâtrale. L’abus de projections vidéo, par exemple. « On en a vu beaucoup et parfois on se demande un peu ce qu’elles apportent. Surtout lorsqu’elles viennent illustrer ce qu’un personnage dit », explique Simon Lacroix. Fournissez vos propres exemples ici…

« C’est au Projet Bocal que je me sens le plus moi-même, ajoute l’auteur de Tout ce qui n’est pas sec. Et La Licorne nous donne vraiment carte blanche. Personne ne vient vérifier ce qu’on a écrit. C’est rare, ça. » « Et c’est tant mieux, parce qu’on sait ce qu’on fait, enchaîne Sonia Cordeau. C’est pourquoi on n’a pas de metteur en scène. Si quelqu’un d’autre arrivait trop tôt dans notre processus de création, il dirait : c’est n’importe quoi, votre affaire ! » Or, c’est loin d’être le cas. Cet univers fantaisiste requiert d’autant plus de rigueur. « Il faut que ce soit précis. C’est beaucoup plus mathématique qu’on pourrait le penser. »

Cette fois, le trio s’est pourtant adjoint Yves Morin, déjà présent sur scène dans Oh Lord, pour diriger Le spectacle. « On avait besoin d’un oeil extérieur pour celui-là, parce que c’était plus complexe, estime Raphaëlle Lalande. Les numéros n’ont pas de début ni de fin tangible, alors il fallait marquer les changements d’univers. »

La troupe juge être allée au bout de cet éclatement formel. « On essaie toujours de surprendre, et de nous étonner nous-mêmes, dit l’homme du trio. Mais je ne sais pas à quoi va ressembler notre prochain show, parce que je ne vois pas comment on pourrait aller plus loin dans cette forme. » Comme le futur, Le Projet Bocal est imprévisible.

Le spectacle

Texte : Sonia Cordeau, Simon Lacroix et Raphaëlle Lalande. Mise en scène et interprétation : les mêmes, plus Yves Morin. Une production du Projet Bocal. Du 28 novembre au 23 décembre, à La Petite Licorne.