«Fredy»: à qui appartient l’histoire Villanueva?

Une scène de la pièce «Fredy», d’Annabel Soutar
Photo: La compagnie porte-parole Une scène de la pièce «Fredy», d’Annabel Soutar

Rares sont les controverses à rebond comme celle qui bouillonne autour de la pièce de théâtre Fredy. Controverse entre « sujets » de la pièce et auteure ; entre un acteur-intervenant social et une metteure en scène ; et également controverse sur la manière même de faire le théâtre documentaire.

Depuis quelques jours circule une pétition numérique, « Contre la diffusion de la pièce Fredy sans l’autorisation de la famille » Villanueva, au moment où se tient CINARS, ce guichet biennal de rencontre entre diffuseurs et artistes désireux de trouver des théâtres où jouer, auquel participerait l’idéatrice du projet, Annabel Soutar.

Annoncer, raconter, écouter

Annabel Soutar veut que son travail, qui comprend Sexy béton sur l’effondrement du viaduc de la Concorde et Grains sur le procès Monsato c. Schmeiser, puisse « servir de catharsis autour de certains enjeux sociaux », rappelle Steven High, ex-directeur et professeur au Centre d’histoire orale et de récits numérisés de Concordia. « Il soulève des enjeux importants, et c’est bon qu’on en débatte, ajoute-t-il. Dans tous ses projets, elle [Annabel Soutar] souhaite entendre la voix des gens avec qui elle n’est pas d’accord », et ce n’est peut-être que par un étrange retour de balancier que sa pièce elle-même se retrouve au coeur d’un litige.

Son théâtre documentaire est, selon le spécialiste, celui qui va le plus loin dans le genre au pays. « Il y a une valeur certaine à ancrer une recherche en arts ; ça dépolitise et dissout des barrières. Il y a une valeur à laisser transparaître la mise en récit [a story telling] sur scène, à dire que ce ne sera jamais neutre — ce que Soutar fait —, à faire preuve de transparence. Il y a une valeur aux collaborations, surtout celles qui se tournent vers les minorités, celles qui permettent de renverser le pouvoir habituel. »

Portrait de l’artiste en enquêteur
Le directeur artistique du Festival TransAmériques, Mar tin Faucher, croit de son côté que les artistes devront dans le futur « jouer davantage un rôle dans notre société, parce qu’un pan de la réalité nous échappe. Les artistes, comme les journalistes d’enquête, sont de plus en plus appelés à dénoncer, à parler, mais dans la forme artistique qui est la leur ».

Il se demande s’il n’y a pas confusion entre l’objectivité qu’on attend traditionnellement des journalistes et la subjectivité à laquelle l’artiste a droit. « L’œuvre d’art permet d’avoir un discours public », précise-t-il, soulignant lui aussi que l’éthique de travail doit être plus aiguisée lors de projets documentaires et à portée sociale. « Ce genre de théâtre demande un incroyable doigté, c’est un art vraiment aigu, parce qu’on n’est plus dans la fiction, mais encore dans l’art. Que des artistes veulent interroger le monde, je trouve ça fantastique, mais on voit qu’il y a des écueils. Et répondre par la censure, pour moi, ne réglera rien », dit-il, en dénonçant à son tour la recommandation de la pétition qui menace de demander la fin du financement public pour Porte-Parole.

2 commentaires
  • Lucien Cimon - Abonné 16 novembre 2016 09 h 45

    Les censeurs sont de plus en plus nombreux, dans tous les domaines. La liberté d'expression est menacée sur tous les fronts par les humeurs de toutes sortes d'individus.

  • Stéphanie Deguise - Inscrite 16 novembre 2016 12 h 05

    Toute une comparaison

    Je suis très étonnée qu'on puisse se permette de mettre sur le même plan "l'affaire Villanueva", l'effondrement du viaduc de la Concorde et le procès Monsato.
    Se permettrait-on de faire un docu-théâtre sur Polytechnique, avec pour objectif de refuser de prendre parti? Qu'en penseraient les familles des victimes? Qu'en dirait le public? Ça ruerait certainement (et légitimement) dans les brancards. Ici, madame Villanueva est seule dans son coin, alors on laisse faire. Quand l'art se permet autant d'inhumanité, je ne sais trop quoi en penser.