La nuit sera notre domaine

Les images de Slumberland sont particulièrement envoûtantes, un peu inquiétantes parfois.
Photo: Dries Segers Les images de Slumberland sont particulièrement envoûtantes, un peu inquiétantes parfois.

Magnifique rêve éveillé que ce Slumberland de la compagnie anversoise Zonzo, venue bercer et brasser les festivaliers des Coups de théâtre avec son hybride de concert et de cinéma. Ultime fantasme pour d’éventuels psychanalystes, on se gardera bien de leur laisser avoir le dernier mot sur ce bel objet consacré aux peurs et aux possibilités de la nuit.

Sur l’écran s’endorment d’abord les grandes villes du monde, éteignant leurs monuments et leurs immeubles. La logique voudrait qu’en glissant du gigantisme urbain à la douce moiteur de la chambre, on réduise l’espace du jeu, c’est évidemment tout le contraire qui se produit : le sommeil donne accès à tous les territoires, lesquels sont habités par des héros et des héroïnes courts sur pattes mais habités.

À ce propos, les images réalisées par la metteure en scène Nathalie Teirlinck sont particulièrement envoûtantes, un peu inquiétantes parfois. Dans ces petits récits que ne dédoublent pas bêtement les paroles des chansons, on sent toute l’influence d’un cinéma fantastique et de science-fiction qui ne se trouve pas ici pauvrement singé, mais repensé, réinvesti. Petite cosmonaute, marchand de sable ébouriffé aux grosses lunettes d’aviateurs, fillette somnambule partant à l’aventure, garçon chauve-souris qui préfère le monde à l’envers… On les suivrait longtemps.

Sorte de Kate Bush flamande, An Pierlé vocalise avec une maestria tout acrobatique, alors que son collègue Fulco Ottervanger, sous sa tignasse blonde, semble habiter son propre nuage. Musicalement, entre le synthétiseur et le piano, entre la comptine et la pop légèrement opératique, on se sent ramenés en songe dans les années 1970, avec des sonorités que ne renierait pas l’amateur de rock progressif dans ses incarnations plus légères. Rien de nostalgique ici pourtant, la synthèse des langages relevant d’une intelligence composite des plus actuelles.

Quand la fumée se dissipe, quand s’éteignent les téléviseurs par le truchement desquels quelques jeunes têtes nous ont confié les méandres de leurs rapports propres à la nuit, quand nos guides dans ce labyrinthe nous saluent timidement, une hâte force son chemin en nous : vivement ce soir, question de regagner ce pays !

Slumberland

Texte : An Pierlé, Fulco Ottervanger et Nathalie Teirlinck. Mise en scène : Nathalie Teirlinck. Une production de la Zonzo Compagnie présentée à l’Usine C dans le cadre des Coups de théâtre. Dernière représentation ce mercredi matin, 10 h.