Théâtre - Les couleurs de la colère

Il manquait, pour prendre la mesure de la puissance de l'auteur dramatique américain Edward Albee, la troisième pièce du puzzle, c'est-à-dire une production potable de Qui a peur de Virginia Woolf?. Elle est venue. En anglais, par surcroît, au Saidye Bronfman, en provenance du Manitoba Theatre Centre. Comédie dramatique si bouleversante qu'on se demande comment un auteur peut songer à reprendre la plume après ça. Il y est pourtant parvenu puisque Trois femmes grandes mais surtout La Chèvre, aussi présentées à Montréal cet hiver, viennent de prouver, s'il était besoin, qu'Albee n'a pas perdu la main.

Toutefois, la colère d'Albee a beau être encore très vive, jamais elle n'aura produit de plus beaux éclats que dans Who's Afraid Of Virginia Woolf?, créée à Broadway en 1962 et immortalisée au cinéma par Mike Nichols quatre ans plus tard. Ceux qui ont vu le film ne peuvent pas oublier les prestations d'Elizabeth Taylor et de Richard Burton. Pas évident, ensuite, pour les acteurs appelés à reprendre ces rôles, de se faire comparer à de tels géants.

C'est oublier le texte, le fait que ces répliques percutantes ont été écrites pour la scène et le renouvellement du plaisir qu'il y a à voir d'autres interprètes s'emparer de ces névrosés pour les marquer de nuances inconnues. Voici justement ce que procure le nouveau quatuor réuni par Michael Shamata, dont la mise en scène se limite essentiellement à opérer cette redistribution des rôles et à s'assurer que les acteurs convoqués s'y déchaînent à nouveau comme si c'était la première fois.

Il ne faut donc pas s'attendre ici à une relecture radicale ni à un décor le moindrement novateur. Tous les efforts vont au jeu. L'objectif n'est autre que de recréer l'immense scène de ménage imaginée par Albee et de lui conférer une intensité et une singularité indéniables. À telle enseigne que seulement deux ou trois détails qui clochent, comme l'affreuse coupe de la robe orange de Martha ou la fausse teinture blonde de Nick, font un peu obstacle à l'implacable mise en pièces du couple qui s'effectue sous nos yeux.

Après une Maureen fragile dans The Beauty Queen Of Leenane au Centaur, Brenda Robins instille beaucoup d'amertume et de pugnacité à sa Martha, à laquelle elle prête au surplus une voix rauque et nasillarde. Plus que par la vulgarité appuyée de ses gestes et de ses vêtements, elle convainc par la vulnérabilité d'adolescente attardée et revêche dont elle colore sa fille à papa. En époux éponge, Ric Reid sait être d'une impassibilité expressive avant de moduler avec science ses emportements et de reprendre les choses bien en main au troisième acte. De son côté, Patricia Fagan compose une Honey d'une totale instabilité, curieusement plus crédible que son conformiste de mari (Allan Hawco). Somme toute, c'est suffisant pour persuader le public qu'il ne perd rien à revoir un chef-d'oeuvre, surtout un cauchemar comme cette nuit-là, dont la lucidité nous éblouit certainement autant que la nouvelle palette de couleurs qu'une bonne distribution réussit à y appliquer.