Engourdi de banlieue

Alexandre Bergeron et Geneviève Schmidt dans une scène de la pièce «Dimanche napalm», sur l’après-Printemps érable
Photo: Valérie Remise Alexandre Bergeron et Geneviève Schmidt dans une scène de la pièce «Dimanche napalm», sur l’après-Printemps érable

Avec ses premiers textes T’es où Gaudreault ?, Ta yeule Kathleen et Les morb(y)des, l’auteur et comédien Sébastien David avait forgé un univers dramatique urbain, glauque, avec une touche de fantaisie décalée et inquiétante. Le voilà qui s’exile en banlieue pour se confronter de manière plus directe à un certain état de la chose sociale. Un exode où du bagage se perd en chemin.

Un peu comme les cinéastes Mathieu Denis et Simon Lavoie avec leur Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau, David édifie un imaginaire post-Printemps érable, avec au centre une jeunesse éperdue puis perdue, brisée, symbolisée par cet ex-militant de 24 ans (Alexandre Bergeron) aux jambes fracturées après une chute volontaire trop courte d’à peine deux étages. Il prend alors le parti de ne plus rien dire, et sert dès lors de déversoir à ses proches. Son père, sa mère, sa jeune soeur et son ancienne copine se chargent, à tour de rôle, de meubler son silence avec leurs propres craintes et aspirations ; seule l’adolescente mal dans sa peau, interprétée par Geneviève Schmidt, semble par moments échapper à l’hédonisme mou ambiant.

Les acteurs semblent avoir été dirigés dans une sorte d’entre-deux, soit un réalisme mâtiné de caricature. Dans ce registre excelle un Henri Chassé, en père incapable de penser à autre chose qu’à l’adultère qu’il commet avec délice dans le cadre enchanteur de la piscine municipale. Il demeure néanmoins que la pièce s’en trouve inconfortablement juchée entre deux chaises, avec ses personnages généralement trop satiriques pour qu’on communie au désarroi de qui que ce soit, mais d’autre part pas assez accentués pour s’affranchir des limitations du drame et décoller vers la farce ou la tragédie.

Viser à s’installer en périphérie de la ville, c’est aussi souvent éprouver une fièvre d’espace : la vaste campagne, peut-être pas, mais à tout le moins sa cour à soi, disons. Un plateau vaste comme celui du Théâtre d’Aujourd’hui, c’est une première pour une dramaturgie habituellement plus claustrophobe. Étant aussi ici metteur en scène, Sébastien David a tout ouvert, lui et la scénographe Odile Gamache se contentant de percer trois trappes dans le sol et d’encadrer le fond de scène d’un effet de verre brisé rappelant la défenestration. Le champ est libre, mais demeure peu exploité.

Dans cette succession des jours qui redonne à entendre les raisons d’une révolte qui ne gronde plus, l’apport critique le plus fin reste le jeu de miroir entre le personnage central et sa grand-mère (spectaculaire Louison Danis, en pleine maîtrise d’un texte difficile), elle aussi confinée à un fauteuil roulant. Triste civilisation qui traite aussi mal ses jeunes que ses vieux, qui infantilise les uns comme les autres, qui les inscrit tous bêtement dans la colonne des passifs, voire des pertes. Dimanche Napalm ouvre une brèche où ils se reconnaissent mutuellement : c’est la plus belle scène du spectacle.

À la fin, on reste avec l’impression que, épousant de trop près la logique de son sujet, Dimanche napalm nous rejoue la chanson du confort et de l’indifférence sans allumer de nouveaux feux. Dans la théâtrographie de Sébastien David, je préfère encore pour l’instant les étranges faits divers aux constats sociaux embrassant trop large.

Dimanche napalm

Texte et mise en scène : Sébastien David. Une production de La Bataille et du Théâtre d’Aujourd’hui. Au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 26 novembre.