Petit répertoire devenu grand

Au nombre des pièces à attraper aux Coups: «Edgar Paillettes» d’après un texte de Simon Boulerice
Photo: Marie-Annick Geffoy Au nombre des pièces à attraper aux Coups: «Edgar Paillettes» d’après un texte de Simon Boulerice

Au Québec, le théâtre jeunesse se constitue petit à petit un répertoire. Rémi Boucher, le grand manitou du festival des Coups de théâtre, qui prend son élan ce samedi, parle d’une création axée sur le « ici et maintenant » qui n’a de cesse de se bonifier et de se diversifier. « Les tendances actuelles, je crois, sont liées à ce que les jeunes vivent actuellement. Autant chez les ados que chez les jeunes enfants. On a développé un théâtre de proximité. »

Ce bouillonnement se sent aussi à l’étranger, note le spécialiste belge Émile Lansman, qui est l’un des invités du festival. « La grande richesse dans le monde francophone est justement la variété des formes et des contenus, mais aussi des publics cibles. Aujourd’hui, on couvre des tranches d’âge allant de 0 à 18 ans avec des productions qui prennent les jeunes au sérieux et n’ont rien à envier à celles destinées aux adultes… si ce n’est sur le plan budgétaire », note M. Lansman, pour qui parler du théâtre jeunesse comme d’une entité monolithique reste délicat tant l’éclatement est grand sur les scènes.

Cette effervescence n’est toutefois pas pour autant libre de contraintes. Alors que pendant longtemps tout semblait pouvoir être raconté aux jeunes, Émile Lansman « constate une courbe rentrante dans l’audace, surtout en Europe. Elle semble davantage due aux diffuseurs qui doivent faire front aux “réticences” plus ou moins explicites des élus, des enseignants, des parents ». Les créateurs ont beau continuer à aborder des thèmes comme la mort, la sexualité, la violence, les injustices, « si les programmateurs se montrent frileux, la sanction économique tombera rapidement », ajoute-t-il.

Au Québec, ce refroidissement se sent aussi, remarque Rémi Boucher. « Il y a des gens qui se laissent influencer par ça. Comme il n’y a pas vraiment d’encouragement de la part des gouvernements pour aider les circuits de tournées, ça peut jouer. Mais je pense qu’à peu près tout peut être encore abordé. »

Il se remémore toutefois une pièce créée dans les années 1980 par le Théâtre de Carton intitulée Les enfants n’ont pas sexe ?. « Il y a eu très peu de gens des écoles qui ont été offusqués. Mais si ce spectacle était repris aujourd’hui, je ne suis pas certain que ça passerait. »

Dialogue autour du théâtre

Sans parler de tabous, Boucher se questionne sur la mise en scène d’une telle intimité aujourd’hui. « On va parler de la mort, des relations familiales diverses, mais la sexualité au théâtre jeune public, on l’a abordée la dernière fois avec le Théâtre de Carton. »

Si les Coups de théâtre attirent de plus en plus de gens chaque année, Boucher ne cache pas non plus la difficulté croissante de rejoindre les écoles. « Il y a 20 ans, on avait leur appui. Là, pour remplir les salles, c’est rendu la croix et la bannière. Les profs qui nous sont fidèles prennent le risque de se faire taper sur les doigts par les syndicats. Le contexte social, économique — et j’ajouterais, à Montréal, le contexte des rues [rires] —, tout ça est maintenant perçu comme des embûches. C’est en ayant un programme scolaire très fort et c’est à travers l’école qu’on peut rejoindre tout le monde. »

Des «résistants»

La rencontre qu’animera Émile Lansman le 20 novembre portera justement sur cette urgence de réunir l’école, la culture et l’État dans un mouvement commun. « Je suis persuadé qu’il est indispensable que l’école et le milieu culturel [donc artistique] amorcent un nouveau dialogue. Et que cela ne peut se passer qu’avec l’appui actif des élus. »

Il faut se retrouver autour d’une table, s’écouter, partager, comprendre les projets de chacun et reconstruire des stratégies communes pour offrir aux jeunes une solution de rechange à la pensée unique conditionnée par des intérêts qui n’ont rien à voir avec le bonheur de l’humanité, poursuit le spécialiste. « Alors, oui, nous sommes des résistants et chaque rencontre de ce type est un petit pas en avant dans un combat qui n’est pas gagné d’avance. »


Huit jours pour plonger

C’est demain que débutera à Montréal la 14e édition des Coups de théâtre. Quelque douze spectacles sont prévus, des pièces d’ici, mais aussi de la Norvège, de la Belgique, ainsi que des événements spéciaux, notamment une table ronde sur la critique en théâtre jeunesse organisée par la revue Jeu, sans compter une rencontre animée par le spécialiste Émile Lansman. Toutes les infos à www.coupsdetheatre.com