La famille PME

L’acteur Pierre Curzi fait partie de la distribution de la pièce Pourquoi tu pleures… ?, mise en scène par Marie Charlebois.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir L’acteur Pierre Curzi fait partie de la distribution de la pièce Pourquoi tu pleures… ?, mise en scène par Marie Charlebois.

Une tragédie grecque dans le Vieux-Chambly ? Vraiment ? C’est le pari de Marie Charlebois, qui fait son entrée au Théâtre du Nouveau Monde à titre de metteure en scène en montant Pourquoi tu pleures… ?,nouveau texte de son vieux pote Christian Bégin. Membres des Éternels Pigistes depuis la formation de cette troupe il y a 20 ans, ils fouleront ensemble les planches avec leurs compères Pier Paquette et Isabelle Vincent. Se joignent à eux deux invités de marque : Sophie Clément et Pierre Curzi, en parents d’un clan dysfonctionnel, entre baby-boom et génération X.

« Ces personnages-là, je les appelle ma famille PME, ils vivent dans leur propre quartier DIX30, un environnement de faux gazons, de fausses briques… », dit Charlebois en rigolant. Les Bérubé sont réunis dans le jardin du fils aîné, autour du sacro-saint barbecue, pour le dépouillement des dernières volontés du paternel. Entre le timoré, le cynique, l’ambitieuse et missionnaire dans l’âme, le ton monte facilement, les langues sont vénéneuses. « On est au départ dans le drame psychologique et familial à l’humour caustique. Mais je veux surtout insister sur le portrait que ça renvoie de nous comme société, sur les aspects politiques du texte de Christian. »

Seuls ensemble

Pierre Curzi incarnera Yvon Bérubé, le père récemment disparu, ancien magnat de l’asphalte dont le fantôme resurgit, à cheval entre deux temporalités. Pur produit d’un imaginaire national post-commission Charbonneau, il a aussi oscillé entre divers paliers de moralité… « Son argument, pour se justifier devant ses enfants, c’est : “J’ai fait ça pour votre bien.” C’est une parole qu’on a tellement entendue, à laquelle on ne croit plus du tout. »

Malgré les protestations enjouées de celle qui le dirige comme acteur, il prétend que Sophie Clément, en mère qui préfère ne rien voir, et lui-même se sont vu offrir les mauvais rôles dans cette histoire. « On l’assume : nous sommes de cette génération qui est arrivée au monde en prônant un certain rejet, une révolte, des valeurs de liberté et de communautarisme, puis qui a intégré les institutions et qui laissera bientôt un héritage qu’on peut drôlement remettre en question… », reconnaît l’acteur âgé de 70 ans.

Jeune artiste engagé et défenseur de la création en collectif, Pierre Curzi l’a été, notamment au sein du Grand Cirque ordinaire. Invité à comparer Les Éternels Pigistes à la célèbre troupe où il rejoignit en 1973 Raymond Cloutier, Paule Baillargeon et consorts, l’acteur fait d’importantes nuances : « On travaillait sans metteur en scène, surtout grâce à l’improvisation, et on est allés assez loin là-dedans. Ce qui nous manquait, et que je sens à l’oeuvre chez Les Éternels Pigistes, c’est la maturité : le Grand Cirque, ce n’était pas heureux, la création était douloureuse. Les rapports entre nous se sont effrités avec le temps, on est allés vers des carrières individuelles et, en ce sens, nous avons suivi le chemin de toute notre génération. »

Jamais les Bérubé ne font face à la musique, sans cesse ils ripostent. Devant la critique intrafamiliale, les « On sait ben, toi… » et les « T’es qui pour me dire ça ? » abondent, étouffant toute possibilité de débat. Une stérilité toute parlementaire, non ? « On piétine drôlement, notamment au Québec, pour cette raison-là. On n’arrive jamais à vider une question, à l’envisager au-delà des points de vue partisans, patronaux, syndicaux. On se désengage par rapport au réel », dit celui qui siégea comme député de Borduas de 2007 à 2012, d’abord sous les couleurs du Parti québécois, puis à titre indépendant.

Impuissance et banalité

Marie Charlebois souligne une autre cause de ce désengagement chez le citoyen lambda : le fort sentiment d’impuissance devant l’état du monde. « Je suis revenue de la plus récente exposition World Press Photo complètement anesthésiée : tellement de souffrance, de violence, d’enfants qui meurent dans les bras de leurs parents… Qu’est-ce que je peux faire ? On s’engourdit pour se protéger. » La metteure en scène évoque à plusieurs reprises la thèse de la philosophe Hannah Arendt sur la banalité du mal, développée en assistant au procès de l’ancien fonctionnaire nazi Adolf Eichmann : « On finit par se dire : “ C’est comme ça, je n’y peux rien. Tant pis…” »

On en revient à cette décision de descendre dans l’arène politique dans l’espoir de transformer le monde. La joute y est sournoise, épuisante, chacun y paye son dû, tous partis confondus, comme le reconnaît Pierre Curzi : « Quand j’ai quitté la politique, l’une de mes observations, c’était que, si je restais là, j’acceptais cet état de fait, ce vieillissement accéléré dont nous parlons. Être allé au bout de ce que je pensais, sentais, voulais exprimer, j’y aurais laissé ma peau, j’y aurais laissé ma famille. Ça m’a freiné. C’est devenu clair pour moi que c’était le prix à payer. Je ne dis pas qu’il ne faut pas le payer : un premier ministre ne peut pas accéder à ce poste s’il n’a pas, dans une certaine mesure, accepté ça », dit-il en évoquant aussi bien René Lévesque que Jean Charest.

Reste le théâtre, l’art, la culture. Est-ce suffisant ? « Tu touches des gens qui ont besoin de sentir le même phénomène qui nous habite, nous, quand on crée, ce trouble, cette interrogation constante. Ces gens-là sont vivants, ils agissent dans la société ; on peut créer une vague qui va avoir des conséquences peut-être minimes, mais tout de même plus larges que sur les seuls spectateurs qui viennent au théâtre », pense l’acteur.

Marie Charlebois ajoute quant à elle que Les Éternels Pigistes ont toujours cherché, du Rire de la mer à Pis… ? ! en passant par Quelques humains, à proposer un théâtre humaniste, populaire, entre comique et tragique. « Je pense qu’on touche les gens, qu’ils se reconnaissent, qu’ils se sentent interpellés. Je pense qu’on réussit ça, et ça demeure, comme metteure en scène, mon souci premier. »

Au Québec [..], on n'arrive jamais à vider une question, à l'envisager au-delà des points de vue partisans, patronaux, syndicaux. On se désengage par rapport au réel.

Pourquoi tu pleures… ?

Texte : Christian Bégin. Mise en scène : Marie Charlebois. Une production du Théâtre du Nouveau Monde, en collaboration avec Les Éternels Pigistes, présentée du 15 novembre au 10 décembre.