Théâtre - Donner corps à Rimbaud

En octobre 2004, on célébrera le 150e anniversaire de naissance d'Arthur Rimbaud, «le poète maudit». Le génial Rimbaud, «l'homme aux semelles de vent», «l'enfant de colère»... Mais ici, dès la semaine prochaine, le collectif FragmenThéâtre monte Carnet de damnés, d'après Une saison en enfer, dans une mise en scène de Claude Laroche, l'ancien du Grand Cirque.

Un spectacle de théâtre sur Rimbaud, ça ressemble à quoi? Une lecture en mouvement? Une biographie mystico-pétée-poético-flyée? Quelque chose qui colle à la musique éclatée des mots de Rimbaud? Aux couleurs, peut-être? Genre A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu... Pas du tout. Du moins pas dans ce Carnet de damnés qui prend l'affiche de la salle Fred-Barry dès mardi. Claude Laroche, qui assure la mise en scène du spectacle, et Francis Ducharme, qui sera Rimbaud jusqu'au 20 mars, précisent plutôt qu'il s'est toujours agi pour eux de «traduire physiquement l'esprit du texte de Rimbaud».

Attaquer le texte au corps

«Au départ, c'était un exercice avec mes étudiants durant un cours», explique Laroche, qui enseigne depuis une douzaine d'années à l'option théâtre du cégep Lionel-Groulx. «Plus précisément, c'était un atelier sur le corps de l'acteur et le texte. Un atelier comme il y en a dans la formation de tous les comédiens qui passent par une école de théâtre: le langage du corps, les techniques, les codes, Grotowski, etc. Mais là, il s'est passé quelque chose de très spécial avec ce groupe de finissants qui ont vraiment choisi de pousser leur corps à la limite. Durant l'atelier, un spectacle a pris forme, a pris corps aussi, peu à peu, en atteignant une force absolument exceptionnelle, collective. Et lorsqu'on l'a présenté en fin d'année, ce fut un triomphe. Ce qui explique qu'on ait décidé de le reprendre à Fred-Barry, une salle vouée à la création et à la recherche qui est faite sur mesure pour diffuser ce genre de travail.»

Le metteur en scène précisera aussi que jamais dans cet atelier il n'a été question de «jouer» les poèmes d'Une saison en enfer, encore moins la vie de Rimbaud. On a plutôt, dès la naissance du projet, choisi de miser sur des extraits. Et sur l'aspect physique, sur le mouvement, sur le corps. Les étudiants de Claude Laroche, un noyau très fort dont les membres ont ensuite formé le collectif FragmenThéâtre, ont ensuite travaillé en développant chacun une gestuelle particulière avec l'aide du chorégraphe Dave St-Pierre.

Sur sa chaise, à côté, le jeune comédien Francis Ducharme suit la discussion l'oeil brillant en attendant son moment pour intervenir. Le public vient tout juste de découvrir son talent et son immense présence dans Aphrodite en 04 d'Évelyne de la Chenelière, mais tous les directeurs de théâtre se l'arrachent depuis sa sortie de l'option théâtre l'an dernier — on vous annonce en primeur qu'il a choisi de travailler avec Gervais Gaudreault et le Théâtre du Carrousel sur un texte de Geneviève Billette, au cours de l'année qui vient. C'est un jeune homme intense, séduisant, tout en justesse et en instinct, que tout le monde dit promis au plus brillant avenir...

Ducharme prend la parole au passage d'une voix veloutée, affirmée, qui fait penser un peu à celle de François Girard, le cinéaste. «La forme du spectacle était déjà choisie avant que nous ne nous intéressions au fond. Nous voulions traduire la fulgurance des poèmes de Rimbaud par et dans le mouvement. Dès le départ, le groupe a voulu que le corps soit au centre du spectacle, que le spectacle se déroule dans le corps: les nôtres et celui du poète aussi. [...] Nous sommes dans sa tête. Et nous cherchons à incarner physiquement ses visions, ses illuminations. Cela n'a aucun parti pris réaliste. Bien au contraire, nous illustrons une sorte de combat moral. De lutte entre le corps et l'âme où l'on passera de la charge violente au silence, à la paix.»

Inventé dans l'action

Pour les onze comédiens du collectif, cette présence vient s'inscrire dans une série de tics, de gestes et de souffles particuliers. Ce travail très près de la danse — ou du «jeu en mouvement», précise Laroche — repose sur l'étroite collaboration entre le collectif et le chorégraphe Dave St-Pierre. L'expérience a d'ailleurs été si déterminante pour le groupe qu'il a décidé de travailler «quelque chose» en atelier avec le comédien-danseur Marc Béland au cours de l'année qui vient. Claude Laroche dira que chaque membre du collectif en est venu au fil du travail à développer «une sorte d'alphabet personnel».

«C'est aussi un spectacle qui s'est construit dans l'intensité et dans la plus totale liberté de création, poursuit Ducharme. Un spectacle intuitif, inventé dans l'action. Ce qui débouche bien sûr sur une forme éclatée, un peu étrange, dans laquelle il faut renoncer à saisir le sens du moindre geste.»

Claude Laroche insiste toutefois pour souligner que le spectacle est accessible à tous les sens, sans prérequis. Ce qui semble fascinant aussi, selon les deux complices, c'est la brûlante actualité de Rimbaud, qui disait à 20 ans avoir «la vie usée». «La souffrance, la révolte, la désillusion et la déchéance sont des données qui font partie de la réalité des jeunes d'aujourd'hui et la parole visionnaire de Rimbaud rejoint concrètement les préoccupations de la majorité des gens», souligne Francis Ducharme. «C'est un spectacle plutôt court, vous verrez, conclut le metteur en scène, mais c'est un spectacle intense. Un spectacle qui frappe très fort.»

CARNET DE DAMNÉS

Une production du collectif FragmenThéâtre

À la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier

Du 2 au 20 mars (514) 523-9095