Théâtre - Une contrée inventée

Rien de plus agréable, au milieu d'une saison, qui ne le laisse pas deviner par avance, que d'être séduit, de tomber sous le charme, d'être transporté loin. C'est ce qui s'est produit en moi dès les premiers instants de Louisiane Nord, dont, il est vrai, le titre avait déjà attisé ma propension au rêve.

Il m'a suffi d'apercevoir ce bord de mer signé Simon Guilbault, si envoûtant et évocateur que j'avais moi-même envie de m'y allonger, pareil aux personnages de François Godin, et de me perdre, comme eux, dans cette lumière automnale là. Puis les voix se sont élevées. Le dépaysement s'est amplifié d'entendre cette langue-là, pleine de «ça que», de mots choisis (diaphane, réminiscences, alangui) et de bouts d'américain. L'auteur fabrique ainsi une musique, dont le sens incertain en devient plus beau de ne pas être compris tout à fait.

Bien maladroitement, j'essaie de rendre justice au poème dramatique de François Godin, qui rappelle à la fois Claudel et Garneau. En effet, son Amérique imaginaire a quelque chose de cosmique. Mais il s'inquiète également du désaccord des âmes et des corps, de leurs blessures et de leurs envies manifestes, imprévisibles ou secrètes.

Résumer Louisiane Nord est inutile, j'y consens malgré tout. Qu'on sache seulement qu'on y voit deux adolescents et deux soeurs s'étioler. Ils vivent dans un hôtel de troisième catégorie alors que, tout à côté, un établissement de grand luxe, le Manoir Resort, est sur le point d'être transformé en résidence pour convalescents. Le quatuor au complet subit en outre l'influence d'un aventurier, Fraser. Sauf exception, ses belles paroles entraînent moins ces velléitaires dans l'action qu'elles ne les enfoncent plus profondément dans leur rêverie.

Il fallait la sensibilité de Claude Poissant pour conférer à cette utopie statique et étrange son poids charnel et son battement intérieur. Il a obtenu de ses acteurs qu'ils rendent naturelle cette langue sinueuse et composite. Il s'est assuré qu'ils soient vêtus de matières et de couleurs qui leur collent à la peau. Il a vu à sculpter leurs mouvements. Bref, il a soigné les plus infimes détails. Jusqu'à la musique de scène de Ludovic Bonnier qui se fond au paysage et prolonge, sur un autre plan, l'onirisme de ce coin de pays, à la fois lointain et familier.

Les interprètes ne contribuent pas peu à asseoir la prégnance de ce théâtre poétique. À part Vincent Leclerc, dont le corps stéréotypé dessert un peu le charme qui devrait émaner de son Fraser, ils brillent tous d'une intensité placide. Je veux dire par là qu'ils s'abandonnent à ces mots-là et qu'ils en transmettent, avec fluidité, les inflexions, sans surcharge et sans psychologisme. Émilie Bibeau, toute à la joie de se dorer au soleil tardif, incarne bien cette façon de faire. Et le même aplomb caractérise Louise Bombardier et Marie-France Lambert, l'une ravie à l'idée de soigner des malades, l'autre atteinte d'un mal de vivre particulièrement tenace.