Le voyage vers nulle part

À souligner, la performance des trois comédiens, qui ne ménagent pas leurs efforts pour susciter le rire.
Photo: David Ospina À souligner, la performance des trois comédiens, qui ne ménagent pas leurs efforts pour susciter le rire.

Geoffrey Gaquère, Olivier Kemeid et Mani Soleymanlou affirment employer l’humour pour « désamorcer la tension » que suscitent dans la société québécoise les mots « musulman » et « arabe ». Comment ne pas s’incliner devant de si nobles intentions ? Le problème, c’est que le deuxième volet des aventures de Rachid et Mouloud se contente de reconduire les stéréotypes, de les reproduire, voire de les accentuer. Il ne s’agissait peut-être pas de pourfendre les idées reçues, ni même d’anéantir les tabous, mais un peu d’esprit, un brin de finesse, un tant soit peu de mise en perspective n’aurait pas fait de mal.

Rachid et Mouloud, deux « rebeu » de Molenbeek, désoeuvrés, homophobes et misogynes, s’envolent vers un tout-inclus à Charm-el-Cheikh. Malheureusement pour eux, la publicité était pour le moins mensongère et la station de tourisme n’est rien de moins qu’un camp d’entraînement djihadiste en Afghanistan. Le patron de l’endroit, Abouminable, déterminé à transformer les deux zigotos en kamikazes, a du pain sur la planche. Un jour, Rachid et Mouloud découvrent que leur mission est de faire éclater des « feux d’artifice » dans une salle de théâtre montréalaise. Vous devinez la suite ?

Ces Lettres arabes, très librement inspirées de celles, persanes, de Montesquieu, sont d’abord et avant tout potaches, pour ne pas dire puériles. C’est un humour auquel, bien entendu, certains communieront plus que d’autre. Contentons-nous de dire qu’une galerie de personnages caricaturaux entrent et sortent pendant une heure dans une succession de situations on ne peut plus prévisibles. Devant pareille cascade de clichés, on attend en vain un antagonisme, une intrigue, un renversement de situation, bref de quoi provoquer un début de changement. Conclusion : n’est pas satiriste qui veut.

La déception suscitée par le spectacle est d’autant plus grande qu’on sait ses créateurs capables de tant de nuances, de tant de profondeur, de tant de lucidité. Disons qu’on est loin de retrouver ici les lumières présentes dans L’Énéide de Kemeid ou encore dans la trilogie identitaire de Soleymanlou. Reste la performance des comédiens, qui ne ménagent pas leurs efforts pour susciter le rire. Mention d’honneur à Mani Soleymanlou. Rencontre entre un tyran et le génie de la lampe, son Abouminable, monté sur sa planche à roulettes électrique, est plutôt irrésistible.

Les lettres arabes 2

Texte, mise en scène et interprétation : Geoffrey Gaquère, Olivier Kemeid et Mani Soleymanlou. Décor et costumes : Romain Fabre. Éclairages : Erwann Bernard. Musique : Philippe Brault. Une coproduction des Trois Tristes Tigres, du Théâtre Debout et de la compagnie Orange Noyée. À Espace Libre jusqu’au 19 novembre.

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