Barboter dans son deuil

Xavier (Jean-François Pronovost) assure la narration dans «Ma mère est un poisson rouge».
Photo: Suzane O’Neill Xavier (Jean-François Pronovost) assure la narration dans «Ma mère est un poisson rouge».

Contrairement à la croyance populaire, le poisson rouge aurait plus de mémoire que les quelques secondes qu’on lui attribue habituellement. Tout humain soit-il, le personnage-titre du spectacle que reprend ces jours-ci le Théâtre de l’Avant-Pays à la Maison Théâtre l’illustre bien tristement : paralysée par le souvenir de son mari disparu, ladite mère tourne en rond dans sa chambre-aquarium, négligeant son fils de 10 ans qui noie sa propre peine dans une alimentation composée exclusivement de céréales. Chacun barbote comme il peut dans son deuil, un constat que Ma mère est un poisson rouge pose un peu rapidement avant de prendre le large.

La tempête, ici, n’est pas dans le verre d’eau, mais bien autour du bocal, dans les choix de mise en scène de Marie-Christine Lê-Huu, qui signe également le texte de ce spectacle créé en 2013. La narration est assurée par le petit Xavier (Jean-François Pronovost) et ses amis Imma (Isabelle Lamontagne) et Mika (Sasha Samar). Suivant une logique de jeu d’enfants, il faut que ça virevolte : bataille d’oreillers, course poursuite, transformation perpétuelle d’un stock de boîtes en carton et digressions en tous genres sont légion.

Le tout tonifie grandement ce spectacle tendrement débridé ; Samar, notamment, est un formidable clown qui, par ses apartés et ses drôles de passes d’escrime, a tôt fait de mettre les jeunes spectateurs dans sa poche. Par contre, ce torrent d’espiègleries et un rapport plutôt relâché à la temporalité ont pour effet d’évacuer un peu vite les enjeux les plus graves du récit. Dans son écriture, Lê-Huu touche bel et bien au tragique, s’appuyant qui plus est sur une faute originelle, en partie imaginée mais néanmoins bien pesante sur les épaules d’un enfant. On sent chez Pronovost, interprète d’un Xavier par ailleurs fort sympathique, des ressources de sensibilité restées peu exploitées dans un registre qui, tout comme le sujet abordé, nécessite beaucoup de délicatesse, on en convient.

C’est surtout par l’usage d’une caméra et de projections en direct que les aspects les plus poétiques de l’oeuvre sont traités. L’ensemble des conventions demeure clair, et la fabrique à vue des images, tout comme le côté bricolé des transformations d’objets, n’empêche pas l’émerveillement. Émouvante et rigolote trouvaille que cette grand-mère hébétée, qui ne capte plus toujours le bon poste au dire de son petit-fils Mika, lequel prend bien soin de cette radio ancienne figurant la tête de l’aïeule…

On comprend bien le rapport entre forme et fond, entre complicité de scène et solidarité face à l’épreuve, entre recours à l’imaginaire et reconstruction de soi. Reste qu’au nom du dynamisme et d’une emphase affichée sur le thème de l’amitié, l’Avant-Pays s’interdit de mouiller bien longtemps en des eaux plus denses.

Ma mère est un poisson rouge

Texte et mise en scène : Marie-Christine Lê-Huu. Une production du Théâtre de l’Avant-Pays présentée à la Maison Théâtre jusqu’au 6 novembre.