«Les bons débarras», de l’écran d’hier aux planches d’aujourd’hui

Nicola-Frank Vachon, Érika Gagnon et Vincent Roy, en répétition
Photo: Stéphane Bourgeois Nicola-Frank Vachon, Érika Gagnon et Vincent Roy, en répétition

Le metteur en scène Frédéric Dubois connaît l’oeuvre de Réjean Ducharme comme personne. Après avoir monté «Ha ha !»… et «Inès Pérée et Inat Tendu», il transpose au théâtre l’univers ducharmien des Bons débarras de Francis Mankiewicz. En puisant ainsi dans le répertoire cinéphile, il plonge dans un mouvement en pleine croissance. Tour d’horizon.

Lorsque Frédéric Dubois a proposé à Réjean Ducharme de mettre en scène son scénario des Bons débarras, le discret dramaturge ne comprenait pas comment ce dernier allait réussir à faire revivre sur scène l’histoire de cet amour exacerbé d’une fillette pour sa mère. Connaissant l’immense respect de Dubois pour son théâtre, Ducharme lui a alors permis de se l’approprier. Toutefois, il a refusé de lire la version définitive de la pièce.

« Mon désir n’était pas d’adapter un film, mais de remettre cette parole-là sur une scène. En dehors de Ducharme, ce qui m’intéressait, c’était ce que le théâtre peut faire avec cette histoire que le cinéma ne pouvait pas faire. Le cinéma ne peut pas tout faire et la scène a des mécanismes que le cinéma n’aura jamais. Ce qui m’intéressait beaucoup, c’était de mettre cette histoire, ce vocabulaire, ces personnages dans ces mécanismes-là », confie Frédéric Dubois.

Au moment de décider de monter Les bons débarras sur scène, au Trident, à partir du 1er novembre, Frédéric Dubois ignorait que son frère Patrice Dubois, avec la collaboration d’Alain Farah, allait en faire autant avec Le déclin de l’empire américain de Denys Arcand au printemps prochain à l’Espace Go. Et ils ne sont pas les seuls à lorgner du côté du cinéma.

Une tendance lourde?

Depuis quelques années, les metteurs en scène puisent directement dans le répertoire du cinéma. Ainsi, Patrice Leconte a adapté au théâtre son film Confidences trop intimes en 2007. Sur Broadway pullulent des « movicals » (contraction des mots « movie » et « musical ») : Back to the Future en comédie musicale, vraiment ? Après tout, La mouche de David Cronenberg est devenu un opéra en 2006.

« Peut-être que la transmédialité est de mise un peu partout, et que le théâtre tente de profiter des effets de médiation propres à ce genre de stratégie. Il fut un temps où les oeuvres du cinéma n’avaient pas la légitimité des classiques du théâtre, ce qui excluait la possibilité même des transferts. Dès lors que les hiérarchies sont moins sensibles, ça devient possible… Vous remarquerez que le théâtre — je ne parle pas de la comédie musicale, un art de grande consommation par essence — n’adaptera pas n’importe quoi : Le déclin, Les bons débarras, ce n’est pas La Florida », explique Pierre Barrette, professeur à l’École des médias de l’UQAM.

Photo: Stéphane Bourgeois Léa Deschamps et Érika Gagnon, en répétition
 

« Il est amusant de voir que le théâtre a bien profité et continue de profiter du succès de l’adaptation cinématographique de certaines pièces. Pensons simplement à Un tramway nommé Désir de Tennessee Williams : c’est bien sûr le film d’Elia Kazan que nous avons en mémoire (et non la création à la scène, avec le même Marlon Brando), dont les interprétations teintent chacune des productions théâtrales qu’on peut en voir », avance Patricia Belzil de la revue JEU, qui croit que cette tendance d’adapter des films au théâtre demeure relativement rare.

« Dans la mouvance postdramatique à laquelle on assiste au théâtre, où le texte perd son omnipotence, les metteurs en scène — et les auteurs — ont recours à des matériaux textuels variés, privilégiant l’hybridité, la plurivocalité : collages, fragments de romans, lettres, témoignages… Dans cet esprit, il peut être intéressant de s’inspirer du scénario d’un film-culte du cinéma québécois, mais en s’interrogeant sur le double passage qu’il subit : d’hier à aujourd’hui et de l’écran à la scène », poursuit Patricia Belzil.

Se battre pour vivre

Sorti en 1979, le film de Mankiewicz, où Charlotte Laurier et Marie Tifo incarnaient avec brio la petite Manon et sa mère Michelle, a marqué plusieurs générations de cinéphiles. Cela n’a toutefois pas freiné Frédéric Dubois, qui a écrit la pièce en partant d’une version du scénario incluant des scènes ne se trouvant pas dans le film. « La crainte disparaît très vite au moment où on se met à entendre les acteurs dire ces mots-là, la voix des autres disparaît. Cela a été plus long de me décomplexer du film au moment où je me demandais comment expliquer l’intimité sur scène par rapport à la cruauté. »

Le film étant dépourvu de repères temporels, Frédéric Dubois s’est permis de transposer l’action aujourd’hui, sans pour autant jouer avec la langue de Ducharme, se contentant de repenser la structure dramatique afin d’éviter de couper les scènes comme au cinéma. Que veulent donc nous dire Manon (Léa Deschamps ou Clara-Ève Desmeules, en alternance), Michelle (Érika Gagnon) et leur entourage près de 40 ans plus tard ?

« Ils nous disent qu’on ne peut pas ne pas se soumettre et que c’est tragique, que la vie est plus forte que nous, que la vie nous tue et que, si l’on veut résister, il faut se battre, sinon on meurt. J’ai toujours trouvé que c’était ce que Ducharme nous disait. C’est le discours de Bérénice Einberg [L’avalée des avalées],de Mille Milles et Chateaugué [Le nez qui voque], d’Inés Pérée et Inat Tendu. »

Le metteur en scène poursuit : « Ces personnages continuent aussi de nous dire, et c’est extraordinaire, que la poésie est là, à côté de nous, et que si on abdique, on ne la voit plus. On a besoin de poésie ! Manon lit Les hauts de Hurlevent ; elle va y chercher tout un vocabulaire, une manière de voir le monde. Les bons débarras est en fait presque un calque du roman d’Emily Brontë. Ce que cela nous dit, c’est que, s’il n’y a pas d’équilibre entre le quotidien et le sublime, on meurt. »


Ici et ailleurs

Nos serments de Julie Duclos et Guy Patrick Sainderichin.
Au printemps dernier, le FTA présentait au Théâtre d’Aujourd’hui Nos serments, troisième mise en scène de Julie Duclos. Créée au Théâtre de la Colline en 2014, cette pièce de la compagnie L’In-quarto, ponctuée de scènes filmées en extérieur, s’inspire très librement de La maman et la putain, film mythique de Jean Eustache (1973).

Intouchables d’Emmanuel Reichenbach. 
Avec la collaboration du metteur en scène René-Richard Cyr, Emmanuel Reichenbach proposait en mars 2015 au public du Théâtre du Rideau vert une adaptation du film à succès d’Éric Toledano et Olivier Nakache (2011), lequel relatait la véritable histoire d’amitié entre un bourgeois tétraplégique et son aide-soignant issu d’un milieu modeste. Antoine Bertrand et Luc Guérin y reprenaient les rôles créés par Omar Sy et François Cluzet.

The Lion King de Roger Allers et Irene Mecchi.  En août 2011, les spectateurs de la Place des Arts ont été éblouis par la splendide adaptation du film d’animation Le roi lion de Roger Allers et Minkoff (1994) mise en scène par Julie Taymor. Si cette dernière s’est cassé les dents avec Bono et The Edge en adaptant Spider-Man, elle peut se vanter d’avoir séduit le public et la critique avec ce « movical » présenté près de 8000 fois à Broadway depuis 1997.