Deux naïfs chez les djihadistes

Les hommes de théâtre Olivier Kemeid, Mani Soleymanlou et Geoffrey Gaquère
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Les hommes de théâtre Olivier Kemeid, Mani Soleymanlou et Geoffrey Gaquère

Hommes de théâtre polyvalents, talentueux et très actifs, Geoffrey Gaquère, Olivier Kemeid et Mani Soleymanlou croient à la nécessité de mettre sur scène le monde d’aujourd’hui. En 2011, quand les deux premiers ont créé Lettres arabes, ils ont plongé Mouloud et Rachid, leurs bouffons héros, dans un Québec empêtré dans le débat sur les accommodements raisonnables. Depuis, les peurs d’Hérouxville semblent avoir envahi tout l’Occident. Et voyant le « repli identitaire » se généraliser dans le monde, le troisième a pressé les autres de reprendre leurs personnages.

Devenue une aventure à trois, Lettres arabes 2 s’attaque aux stéréotypes par l’humour, vise à souligner l’absurdité de certains discours et tire sur tous les extrémismes, disent-ils. On rit de ce qui nous fait peur afin de désamorcer les tensions entourant ce qui est arabe ou musulman. « Mais le contexte a changé par rapport au premier spectacle, note Olivier Kemeid. On est dans des zones théâtralement super-intéressantes : jusqu’où peut-on aller avec le rire ? On a des débats très intéressants en salle de répétition. C’était plus facile de se moquer d’Hérouxville, c’était cocasse. »

Après l’attentat au Bataclan, la guerre en Syrie, les réfugiés… il y a une gravité, poursuit-il. « Mais peut-être faut-il d’autant plus ramener l’humanité par un rire inclusif. Un rire de résistance plutôt que de mépris. Même quand on attaque un radicalisme de pensée, on utilise les armes de la comédie. Ce qui a toujours été une veine féconde au théâtre. On ne se prend pas pour Molière, mais on est en train de dépeindre aussi des précieuses ridicules, des Tartuffe, qui sont aujourd’hui chroniqueurs dans les médias… »

Car le radicalisme idéologique des uns nourrit un autre extrémisme, constate Geoffrey Gaquère. « Sous des dehors de “on dit ce qu’on pense”, il se dit vraiment tout et n’importe quoi. Ça alimente un terreau aussi dangereux, celui de la peur de l’autre. » Alors que notre distance vis-à-vis des problèmes que vit l’Europe pourrait nous donner un certain recul, le comédien originaire de Belgique dénonce notre incapacité « d’apprendre de ce qui se passe ailleurs. Au lieu de calmer cette espèce d’islamophobie ici, on jette de l’huile sur le feu, parce que ça devient un show, et c’est ce qu’on entend le plus étant donné la société du spectacle dans laquelle on vit. Je trouve qu’il y a une responsabilité, médiatique et politique aussi, de calmer le jeu. »

Mais le discours stigmatisant « une religion, une race, l’Autre » n’est plus seulement l’apanage des Trump ou de certains animateurs de « radio-poubelle », « tant ces thèmes sont devenus confus », ajoute Mani Soleymanlou. « Il y a comme une démocratisation de la peur, de la haine. »

Le choix des mots

 

Pièce montée à chaud, où l’actualité — par exemple la campagne à la chefferie du Parti québécois — s’immisce parfois dans la création, Lettres arabes 2 prend forme en salle de répétition, à coups de discussions puis d’improvisations. Avec un synopsis sur le mode du La vie est belle de Roberto Benigni. Pensant profiter de vacances dans un « tout-compris », Rachid et Mouloud se ramassent plutôt dans un camp d’entraînement djihadiste afghan, en train de préparer un attentat à Montréal. Mais sans jamais soupçonner la vraie nature de ce qu’ils font…

La naïveté de ce duo clownesque, qui s’exprime dans une langue de banlieue française inventée, leur permet d’aller assez loin, espèrent les créateurs. Reste qu’ils sont conscients de l’audace du sujet. Et de la nécessité de la délicatesse dans l’évocation.

Peut-on rire de tout ? Le nouveau directeur du Quat’Sous rappelle la citation de l’humoriste Pierre Desproges : « On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde. » « Pour moi, quand les bases sont claires et que le spectateur sait exactement où l’on se situe, que c’est du second degré, tout est permis. Nous, on tente de jeter des bases avec nos personnages dès le début du spectacle, pour que le degré de bouffonnerie soit assez clair. »

Ce sujet très sensible les a néanmoins amenés à se poser beaucoup de questions — davantage que lors de la première mouture. Des discussions triangulaires qui ont dû être animées, à en juger par celles qui se poursuivent durant notre rencontre. Ainsi, ce débat autour du degré de « choix d’autocensure ». Un processus propre à tout acte de création, argumente Kemeid. « Je ne me rappelle pas la dernière fois où, dans une salle de répétition, il y avait un tel stress de nommer certaines choses, rétorque Mani Soleymanlou. On fait une pièce sur l’intégrisme, la peur et la haine, et on débat durant trois heures sur l’emploi du mot Allah… »

Le choix des mots est important aussi à cause de l’impact potentiel de ce récit, ajoute Geoffrey Gaquère. Le directeur de l’Espace libre se réjouit de l’intérêt que la pièce suscite chez les jeunes. « Lorsqu’on a mis le spectacle à l’affiche, les premiers qui ont acheté des billets, ce sont 850 étudiants, provenant entre autres du collège Maisonneuve. Est-on capables de rire ensemble pour dédramatiser tout ce bazar et permettre d’éviter peut-être qu’il y en ait une couple qui s’en aillent [en Syrie] ? »

En plus de réunir les gens, la force du théâtre consiste à apporter une compréhension plus profonde de l’être humain, rappelle Olivier Kemeid. En échappant aux réponses toutes faites et en évitant de croire qu’on a tout compris sur les problèmes. « Le théâtre, parce qu’on doit jouer ces personnages, nous force d’abord à admettre qu’il n’y a aucune réponse claire, que c’est beaucoup plus trouble. » Et tant pis pour les démagogues de tous poils.

LLA2_Teaser2_v2 from Espace Libre on Vimeo.

Texte, mise en scène et interprétation : Geoffrey Gaquère, Olivier Kemeid, Mani Soleymanlou. Production : Trois Tristes Tigres, Théâtre Debout et Orange noyée. À l’Espace libre du 3 au 19 novembre.

Lettres arabes 2

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