Un journal de peine d’une maîtrise bouleversante

Sur scène, quatre femmes qui n’en font qu’une. Cela traduit la dimension collective de la tragédie et la diversité des histoires d’«Une femme à Berlin», mais aussi la solidarité des femmes entre elles.
Photo: Yanick MacDonald Sur scène, quatre femmes qui n’en font qu’une. Cela traduit la dimension collective de la tragédie et la diversité des histoires d’«Une femme à Berlin», mais aussi la solidarité des femmes entre elles.

Dans Une femme à Berlin, un ouvrage publié pour la première fois sous le couvert de l’anonymat en 1954, Marta Hillers rapporte les violences quotidiennes dont elle et ses semblables, « filles des ruines et de la crasse », ont été victimes à Berlin entre le 20 avril et le 22 juin 1945. Tenant à la fois du récit littéraire, du journal intime et de la chronique historique, la matière était toute désignée pour la metteure en scène Brigitte Haentjens, qui en fait un spectacle d’une maîtrise bouleversante.

L’homme est capable du pire. Il est estimé que deux millions de femmes en Allemagne subirent des viols durant l’occupation soviétique. C’est cette horreur que le texte de Hillers, morte en 2001, traduit avec sang-froid et même lucidité, ni plus ni moins qu’une expression de cette culture du viol qui fait ces jours-ci les manchettes. À l’importance du témoignage, indéniable, s’ajoute une véritable langue, précise et souple, jamais complaisante, jamais sensationnaliste, jamais mélodramatique. De cette partition, la directrice de la compagnie Sibyllines fait un spectacle sans compromis, de ceux qui regardent la guerre droit dans les yeux.

Le plus beau parti pris, c’est sans contredit celui de confier cette parole individuelle à quatre voix, quatre corps. Sur scène, quatre femmes qui n’en font qu’une. Cela traduit l’ampleur de la situation, la dimension collective de la tragédie et la diversité des histoires, mais aussi la solidarité des femmes entre elles. Formidables, Evelyne de la Chenelière, Sophie Desmarais, Louise Laprade et Évelyne Rompré incarnent différentes facettes de Marta, mais elles deviennent aussi, le temps d’un geste ou d’une phrase, les autres protagonistes du récit, masculins ou féminins, bienveillants ou non.

Devant un grand mur balafré, balayé par la fumée et la lumière crue des bombes, le quatuor s’exécute avec une précision admirable, coupant les ponts avec le réalisme sans jamais être désincarné. On retrouve avec bonheur le phrasé des mots et des corps, le langage scénique distinctif de Haentjens, celui-là qui nous parle si puissamment de notre monde sans jamais le reproduire. Ainsi, la représentation est au plus près des enjeux du texte, des idées et des émotions qu’il charrie. Rien pour s’oublier, rien pour se divertir, rien pour s’évader. Tout pour se rencontrer comme espèce.

Une femme à Berlin

Texte : Marta Hillers. Traduction : Françoise Wuilmart. Adaptation : Jean Marc Dalpé. Mise en scène : Brigitte Haentjens. Avec Evelyne de la Chenelière, Sophie Desmarais, Louise Laprade, Frédéric Lavallée et Évelyne Rompré. Une coproduction du Théâtre Espace Go, de la compagnie Sibyllines et du Théâtre français du CNA. À l’Espace Go jusqu’au 19 novembre, puis au CNA du 30 novembre au 3 décembre.