Briser le sceau

Ça fera bientôt 40 ans que ces cousins, Denis et Micheline, foulent toutes les scènes, mais ce sera la première fois que le metteur en scène dirigera l’actrice.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Ça fera bientôt 40 ans que ces cousins, Denis et Micheline, foulent toutes les scènes, mais ce sera la première fois que le metteur en scène dirigera l’actrice.

Classique de la littérature écossaise, The Prime of Miss Jean Brodie (1961), de Muriel Spark, repose sur le personnage-titre, une enseignante dévouée qui, dans l’Édimbourg des années 1930, initiait ses jeunes protégées aux richesses de l’histoire de l’art et à la grandeur de… Mussolini. Cinq décennies plus tard, quand le dramaturge Douglas Maxwell propose sa propre Miss Brodie contemporaine avec la pièce Promises Promises, il n’hésite pas non plus à peindre un portrait de femme tout en paradoxes.

C’est à la production de cette oeuvre, traduite en français par Maryse Warda, que travaillent actuellement Micheline Bernard et Denis Bernard. Ça fera bientôt 40 ans que ces cousins foulent toutes les scènes, mais ce sera la première fois que le metteur en scène dirigera l’actrice. « C’est un vieux rêve pour nous, mais qui a nécessité un alignement particulier des planètes. Le simple souhait de travailler ensemble n’était pas suffisant, il devait y avoir une nécessité artistique, et nous l’avons trouvée », déclare celui qui, depuis neuf ans, agit à titre de directeur artistique du Théâtre de la Manufacture, qui présente Des promesses, des promesses à La Licorne.

En visite au Québec il y a deux ans à l’occasion de la lecture d’une de ses pièces, Maxwell aurait grandement apprécié le jeu de Micheline Bernard, d’où l’envoi d’un autre texte pour comédienne seule. « J’avais toujours refusé de faire des monologues : je suis une fille de troupe, une fille de gang. Dans ce récit tout simple, presque classique, il y a par contre quelque chose que j’avais envie de porter, qui me happe, notamment cet immense respect que l’on sent pour l’enseignement. »

Revenue de tout

La Miss Brodie du XXIe siècle est une professeure d’âge mûr, sortie de sa retraite pour assurer une suppléance dans une classe de niveau primaire. Revenue de tout, taciturne avec les adultes qui l’entourent et qu’elle juge durement, elle se révèle néanmoins complètement dévouée à sa tâche, du moins si on choisit de se fier à sa parole. « C’est quelqu’un qui est très seul, qui n’a pas de rapport d’intimité avec personne. C’est ça qui me fascine », avance son interprète. Denis Bernard précise : « En même temps, elle a une dégaine qui la sert tellement bien, elle peut être d’une telle mauvaise foi ; au théâtre, on aime ces personnages-là. »

Quand on lui annonce qu’une jeune fille d’origine somalienne intégrera bientôt sa classe, notre « héroïne » hausse les épaules : des enfants, elle en a connu de toutes les langues et de toutes les couleurs de peau. Apprendre que la petite Rosie sera accompagnée en classe par un homme de foi la fait davantage sourciller. Arriver nez à nez avec cette gamine qui a choisi le silence comme façon d’être au monde va renvoyer Maggie Brodie à ses propres démons intérieurs, qu’elle parvenait jusque-là à faire taire à coups de sarcasmes et d’expédients divers.

Selon Denis Bernard, c’est d’un ami, enseignant dans une école londonienne, que Douglas Maxwell tiendrait l’anecdote d’un exorciste accompagnant une élève jusqu’à l’école. La direction aurait fermé les yeux sur cette entorse au protocole et à l’éthique. « C’est là que la notion d’accommodements devient insidieuse », affirme celui dont la conjointe enseigne depuis longtemps la maternelle dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce.

« C’est fou à quel point le milieu scolaire est follement révélateur sur le plan sociétal. L’école, ce n’est plus partir avec ses deux ou trois livres au bout d’une lanière de cuir pour apprendre l’alphabet, ça n’a plus rien à voir. Des enfants qui arrivent là loadés comme des guns, comme la petite Rosie, il y en a plein », renchérit-il.

Le roman The Prime of Miss Jean Brodie est parsemé de fuites en avant, qui laissent entrevoir l’avenir des personnages. Des promesses, des promesses ne fait pas dans la divination, l’auteur nous laissant en plan quant aux conséquences des actes de sa protagoniste : « Il n’y a pas de catharsis, pas d’épiphanie en tout cas », pense le metteur en scène. Micheline Bernard, pour sa part, résume ainsi son personnage : « On valorise beaucoup la résilience, mais je ne crois pas qu’elle soit résiliente ou exceptionnelle. En ce sens, elle est proche de la majorité, proche de nous. »

Des promesses, des promesses

Texte : Douglas Maxwell, traduit de l’anglais (Écosse) par Maryse Warda. Mise en scène : Denis Bernard. Une production du Théâtre de la Manufacture présentée à la Petite Licorne du 1er au 19 novembre.