Théâtre - L'évidence des émotions universelles

On va voir beaucoup de pièces de théâtre qui nous émeuvent peu ou pas assez et on finit par se dire que c'est normal, que c'est nous. Et puis voilà cette petite production dont on n'attend pas grand-chose. Une grosse heure est passée et on a presque oublié qu'on était au théâtre. On ne sait pas trop où on était mais, c'est sûr, il s'est passé quelque chose.

Le Périscope annonçait une pièce sur les squeegees. Encore. Et «une histoire d'exclusion et d'amour». L'exclusion, thème cher au théâtre et à la majorité de bourgeois qui se le payent. D'où un certain malaise de la bourgeoise qui écrit ces lignes. L'auteur, Christian Vézina, verse depuis plusieurs années dans le théâtre poétique avec un certain succès. On a ainsi pu le voir rendre hommage aux Prévert, Ferron et Gérald Godin plus récemment. Malgré ce bagage imposant, Appuyez sur l'étoile est sa première pièce de théâtre au sens classique du terme. Écrite en 2000, elle nous introduit dans le monde d'Alex et de Kim, deux bums dans la jeune vingtaine qui se retrouvent pour faire un mauvais coup dans un squat situé dans un théâtre fermé. C'est qu'on y montait des shows de poésie...

Eh bien, ce premier texte mérite de faire des petits. Tout en s'abandonnant à sa passion pour la poésie dans le long dialogue de sourds qui structure la pièce, Vézina en préserve le réalisme. Alex et Kim s'expriment dans une langue riche de métaphores, mais ils ont quand même un niveau de langage plausible pour leurs personnages. L'un des mérites de Vézina est d'ailleurs de nous avoir épargné les gros clichés sur les squeegees (certes pour nous en servir de plus petits): Alex, le grand révolté, n'a été ni battu, ni agressé sexuellement, ni enlevé par des extraterrestres dans son enfance: il a étudié à Brébeuf, est fils de notaire, et le milieu des squats se méfie de lui parce qu'il est un fils de bourgeois. Dans le même ordre d'idées, Vézina s'intéresse apparemment moins à ce qui distingue les marginaux du reste du monde qu'à la portée universelle de leurs émotions. Ni victime ni coupable, Alex crache sur le monde des adultes d'autant plus qu'il se rend compte qu'à 20 ans, il commence à leur ressembler, aux pires comme aux meilleurs.

Le comédien Hugues Frenette, dont c'est la première mise en scène, a le mérite de nous faire oublier que nous sommes au théâtre. Les comédiens font leur entrée par la sortie de secours pour aboutir devant nous sur une «non-scène» qui ressemble à des décors en chantier. Puis, dans les premiers temps de la pièce, Alex et Kim sont les seuls à manier éclairages et vidéo. Enfin, les deux interprètes, visiblement bien dirigés, livrent des performances bien senties sans trop appuyer sur leurs émotions. Catherine Larochelle, en particulier, donne à sa Kim un mélange bien balancé d'arrogance, d'énergie et de désespoir alors que Christian Michaud incarne un Alex troublant de violence contenue. Pour toutes ces raisons et peut-être aussi parce qu'on n'en attendait pas tant, Appuyez sur l'étoile se distingue du reste des productions théâtrales de l'année à Québec. Nous lui souhaitons un avenir prolongé et voyageur.