Une douleur médiatisée

«Le sang de Michi» est présenté à la salle intime du Théâtre Prospero jusqu'au 29 octobre.
Photo: Pierre Castera «Le sang de Michi» est présenté à la salle intime du Théâtre Prospero jusqu'au 29 octobre.

Dans Travail à domicile (1971), de Franz Xaver Kroetz, un ouvrier noie méthodiquement le petit bébé que sa femme vient d’avoir d’un autre homme. Au centre du Sang de michi, autre oeuvre de jeunesse de cet Allemand dont on joua plusieurs textes à Montréal il y a 25 ou 30 ans, il y a ce couple de peu de moyens se livrant à un avortement maison. Pour se confronter à ces expositions nues d’une misère matérielle, intellectuelle et culturelle, il faut avoir le coeur bien accroché.

Projet d’une autre époque que ce théâtre naturaliste du quotidien, ce réalisme critique qui montrait du doigt moins les actes eux-mêmes que les conditions de vie qui semblent absoudre en partie l’horreur de leur perpétration ? Peut-être. Ce genre de monstration de l’indigence et de la violence s’accompagne souvent de sa part de complaisance, il faut du doigté pour l’éviter. Par son parti pris esthétisant, le Théâtre Kata, qui présente en ce moment Le sang de michi à la salle intime du Prospero, explore autrement les notions d’hyperréalisme et de voyeurisme sans arriver réellement à témoigner d’une vision renouvelée de cette oeuvre douloureuse.

En guise de hors-d’œuvre, le metteur en scène, Olivier Arteau, a collé ici une scène de Négresse, du même auteur. Une femme y a ramené un homme chez elle, son ex arrive, le soupirant fait mine de vouloir s’interposer puis se pousse la queue entre les jambes, les « époux » se retrouvant seuls. L’idée qu’on peut se faire d’une manière Kroetz à la lecture — brutalité des actes, ambiguïté des rapports, tension qui sourd d’entre des répliques d’un profond laconisme — s’incarne là, notamment dans le jeu assez confondant des interprètes Ariel Charest, Jean-Pierre Cloutier et Marc-Antoine Marceau.

L’accroc premier, le plus porteur à mon sens, tenait déjà dans le choix scénographique d’un appartement délabré (conception de Claudelle Houde Labrecque) dont on ne distingue l’intérieur que par le truchement d’une porte et d’une fenêtre. Le pan de mur oblige à imaginer certains éléments, différents pour chaque spectateur selon l’angle de son regard. Dévoilement partiel, suggestion fragmentée et aléatoire : voilà déjà une mise à distance, minimale mais salutaire.

Rapidement, avant même que l’on ne passe au « programme principal », des micros surgissent. Quand on glisse dans Le sang…, découpage en une douzaine de tableaux qui dépeignent l’avant, le pendant et l’après de cette interruption artisanale de grossesse, on comprend que chaque scène ou presque sera traitée dans une facture distincte : projection de captation vidéo en direct et en gros plan, théâtre d’ombres, amplification et distorsion des voix et des sons, manipulation d’objets pour métaphoriser les actions les plus glauques, etc.

Pour tout dire, cette grammaire de mise en scène paraît à ce stade encore exploratoire et empruntée, rappelant fortement mais sans le transcender le travail d’un Christian Lapointe. Il y a une certaine vertu et un courage certain de la part d’Arteau à choisir de tourner le dos au degré presque zéro de représentation que suggère le texte original, mais ici la médiation de tout au moyen de l’image et de la technique nous éloigne assez radicalement du corps, siège premier de ce drame et de cette souffrance individuelle et sociale.

Tard dans la pièce, le « père », qui nous mâchonne depuis le début d’infinies et plates variations sur le thème de « Faut ce qu’il faut », sort fumer en silence, une fois son forfait accompli. Ce qui passe alors par le regard et les épaules du solide acteur Marceau, cette impuissance, ce désarroi, s’avère être le plus riche contrepoint à l’avalanche de procédés que constitue l’ensemble.

Le sang de Michi

Texte : d’après «Le sang de Michi» et «Négresse» de Franz Xaver Kroetz, traduits de l’allemand par Jean-Luc Denis, Marie-Elisabeth Morf, Danielle de Boeck, Tatjana Calpezjana et Calapez Pessoa. Mise en scène : Olivier Arteau. Une production du Théâtre Kata présentée à la salle intime du Théâtre Prospero jusqu’au 29 octobre.