L’ensemble brisé

«#PigeonsAffamés» est un spectacle éclectique qui alterne chorégraphies désarticulées et monologues acerbes.
Photo: Marianne Duval «#PigeonsAffamés» est un spectacle éclectique qui alterne chorégraphies désarticulées et monologues acerbes.

Entre sketchs et monologues, passages chorégraphiés et chant, #PigeonsAffamés, de l’auteure et metteure en scène Anne-Marie White, offre un objet théâtral original, qui cherche à dire quelque chose de ce que c’est que de vivre à l’ère de la mondialisation et des médias sociaux.

Le spectacle s’ouvre sur un questionnement tout quotidien : le bonheur, le sexe, etc. Les six comédiens prennent la parole à tour de rôle, dans un décor vide de vieux gymnase. Entre leurs aveux s’inséreront des chorégraphies discordantes, souvent désarticulées, et on verra très vite poindre l’objet de critique : la vie Facebook, « notre confort nord-américain », ce que c’est que de vivre en ces temps essoufflés.

Le dithyrambe est manifeste, et les attaques seront souvent livrées de façon frontale : McDo, le néolibéralisme, les tribunes radiophoniques. Ce sont les blocs de base du spectacle, et en ce sens la matière première apparaîtra souvent banale, peu travaillée et faible. Dépassée, aussi, comme si notre monde évoluait si frénétiquement que les trois années de préparation du spectacle semblaient empoussiérer déjà le propos. Les passages plus lyriques garderont les traces d’attaques trop littérales pour laisser beaucoup de place au spectateur.

Il faut chasser rapidement ces éléments liés au seul texte pour parler de l’endroit où #PigeonsAffamés, par-delà la charge critique manifeste, commence à s’écrire réellement.

Grammaire pour corps

Dans une gestuelle décalée, les six comédiens oscillent constamment entre parole et mouvements. Tranquillement, les corps imposent leur présence. La chorégraphe Mylène Roy a su tailler pour les interprètes des gestes jamais plaqués, que ceux-ci se sont parfaitement appropriés. Du sur-mesure qui devient la réelle trame du spectacle. Il y a un plaisir immense à les voir jouer chacun leur partition, dans un ensemble souvent décousu.

Pendant que l’une parle, l’autre se cherche des gestes. Cette confusion se retrouve également dans les transitions sans fard, qui ouvrent sur des éléments beaucoup plus riches que la critique initiale : dès qu’un fil commence à se dégager d’une scène, il y a rupture. Sur fond de cohésion frustrée, un motif cherchera à se dégager, autour d’I Can’t Stop Loving You de Ray Charles. Ce sera toujours dans un effort.

Les transitions et la mise en scène d’Anne-Marie White ne cherchent pas à faire joli, à lisser quoi que ce soit de l’assemblage, et cette négligence — cette liberté aussi — finit par forcer le regard sur autre chose : l’ensemble brisé, la difficulté du contact, les impasses du désir. La proposition est authentique et les comédiens, généreux. Et la pièce, qui finit par s’écrire ailleurs, ouvre un espace riche de dires.

#PigeonsAffamés

Texte et mise en scène d’Anne-Marie White. Avec Marc-André Charette, Nicolas Desfossés, Marie-Eve Fortier, Alexandre-David Garon, Lissa Léger, Micheline Marin et Frédérique Thérien. Une production du Théâtre du Trillium, au Périscope jusqu’au 15 octobre.