Rage et folies d’une victime

Sous sa perruque aux anglaises bleues et sa longue robe noire qui lui donnent un air de poupée Raggedy Ann bizarre, Leslie Baker hurle, mange des poupées de papier, montre sa fragilité en se collant des plumes au cou, lance des «jokes» de très mauvais goût, se perd dans sa paranoïa.
Photo: Suzanne O'Neill Sous sa perruque aux anglaises bleues et sa longue robe noire qui lui donnent un air de poupée Raggedy Ann bizarre, Leslie Baker hurle, mange des poupées de papier, montre sa fragilité en se collant des plumes au cou, lance des «jokes» de très mauvais goût, se perd dans sa paranoïa.

« Qu’est-ce qui est plus délicieux qu’une fille de 18 ans ? » demande sur scène, en anglais, à travers ses pas de claquettes, une Leslie Baker tout sourire, sur le ton chick-chick-boum des «stand-up comics». « Deux de 9 ans ! » Et c’est par le rire jaune qui nous échappe, plus rapide que l’horreur qui nous saisit ensuite lorsqu’on réalise de quoi on rit, que le spectateur peut sentir à quel point Fuck You ! You Fucking Perv ! est un spectacle courageux.

Car ce one-woman show traite de la pédophilie et de ses dévastations, dont la maladie mentale — des sujets difficiles non seulement à aborder, mais à faire passer aussi, comme une pilule douce-amère, au spectateur lambda.

C’est par une accumulation de flashs, de microscènes très courtes, parfois métaphoriques et parfois littérales, qui illustrent la dysfonction mentale ou l’agression, que la créatrice aborde ses délicats thèmes. Les ruptures sont abruptes, et se font en agressant volontiers le confort du spectateur (larsens, éblouissements, volume sonore réellement blessant pour les tympans).

Sous sa perruque aux anglaises bleues et sa longue robe noire qui lui donnent un air de poupée Raggedy Ann bizarre (et bizarre parce qu’adulte), Leslie Baker hurle, mange des poupées de papier, montre sa fragilité en se collant des plumes au cou, lance des jokes de très mauvais goût, se perd dans sa paranoïa.

Certaines de ces vignettes sont très efficaces, et distillent un malaise qui pousse à la réflexion — « l’humour-glauque-à-claquettes » ; la réflexion de la victime sur « la difficulté d’être un agresseur, de faire une obsession si précise et de n’être jamais content… », par exemple. D’autres, malgré la presque constante haute intensité, semblent au contraire imperméabiliser le spectateur, l’éloigner de l’empathie.

Stroboscope

Est-ce parce que c’est surtout par effets de mise en scène qu’on cherche ici à le rejoindre ? Lumières (fort belles par ailleurs), trame sonore archiserrée, multitude d’accessoires, jeux de costume sont tous convoqués. La machine est rodée, mais pas invisible. Là où le programme annonce une performance, on reste, malgré la grande implication et incarnation de Leslie Baker, dans un corps de théâtre somme toute traditionnel.

L’addition de cassures multiples et de haute intensité ne provoque pas l’effet coup de poing ; cette accumulation représente très bien l’état de fragmentation mentale du personnage et l’esprit dérouté d’une victime, mais garde l’aplat d’une illustration.

Plus de changements de ton auraient-ils aidé à ce que le spectateur arrive à l’empathie, à la chair, à l’émotion — soit-elle un réel malaise — plutôt qu’à une certaine lassitude devant ce personnage qui, finalement, n’évolue pas ? Le texte de Joseph Shragge est pourtant funambule, fort en humour noir, sur le fil du rasoir. Mentionnons aussi l’utilisation fort intelligente et créative des surtitres, dont le graphisme est complètement intégré — on s’interroge toutefois sur certains sauts abrupts de niveaux de langage dans la traduction de Fanny Britt.

Dans cette équation, plusieurs éléments sont forts, bien travaillés et cohérents ; mais la somme des parties ici ne se fait pas tout à fait. Reste, en plus du geste de La Licorne de chercher à recoudre les scènes anglos et francos, le courage d’apporter et de porter de manière personnelle de durs et essentiels sujets sur la scène et la place publique. C’est déjà beaucoup, et ça vaut un coup de chapeau.

Fuck You ! You Fucking Perv !

Créé et interprété par Leslie Baker. Texte: Joseph Shragge. Conception sonore: Peter Cerone. Lumières: Cédric Delorme-Bouchard. À La Licorne, jusqu’au 21 octobre.

1 commentaire
  • Gilbert Turp - Abonné 12 octobre 2016 07 h 26

    Critique dévastatrice, mais révélatrice d'un mal scénique

    Mine de rien, madame Lalonde met le doigt ici sur un problême majeur de la création scénique québécoise actuelle : le cas individuel. Cela ne crée que l'impossibilité de la rencontre avec le spectateur. Car il y a erreur sur la personne : le spectateur n'est pas un thérapeuthe. Et l'art n'est pas une thérapie.
    Bien sûr, tout artiste crée avec sa chair, et son travail transpose son expérience humaine, à son meilleur comme à son pire. Mais justement, la création vise à dépasser le cas individuel par cette transposition.
    Sur scène, l'individu doit céder la place à la personne, et représenter une humanité plus grande, plus représentative que le simple moi.