Exigeantes dramaticules

Les images se multiplient tout au long de la représentation.
Photo: Frédérique Ménard-Aubin Les images se multiplient tout au long de la représentation.

Joe Jack et John se démarque par ses créations inventives et sensibles, élaborées en collectif et souvent axées sur des problématiques sociétales. Cette fois, la compagnie s’attaque plutôt à des textes du répertoire contemporain, et non les moindres. En choisissant de se pencher sur quatre courtes pièces de Samuel Beckett, Souffle, Pas, Quoi où et Impromptu d’Ohio, Catherine Bourgeois aborde avec une certaine grâce non dénuée de raideurs un univers dramaturgique radicalement différent de ceux dans lesquels elle navigue habituellement.

Ici, les silences sont nombreux. Chaque mot semble peser le poids du vertige profond de l’absurdité de la condition humaine, cette acuité accrue au passage du temps qui porte à la fois la conscience inéluctable de la fin et l’implacable urgence du désir. Dans ces oeuvres de fin de parcours, que Beckett appelait des « dramaticules », tout de l’expérience du théâtre et des mots est réduit à l’essentiel.

Catherine Bourgeois préconise des distributions dites « inclusives » mettant de l’avant une réelle diversité culturelle et sociale, avec lesquelles elle explore des types de jeu atypiques. Dans Abîmés, elle fait le pari de miser sur une énergie de l’instant présent, sur une immédiateté dans l’interprétation. Ce à quoi s’appliquent les quatre comédiens (Marc Béland, Guillermina Kerwin, Gabrielle Marion-Rivard et Michael Nimbley) sans toutefois parvenir à transmettre la charge redoutable du texte au public.

Par le truchement de la vidéo, la metteure en scène cherche à intensifier la tension des corps. Après avoir amorcé une recherche scénographique autour de la projection et des effets lumineux dans son précédent spectacle Je ne veux pas marcher seul, elle poursuit cette démarche en s’alliant avec le concepteur vidéo Jean-François Boisvenue. À gauche du plateau, un régisseur s’active autour d’une table lumineuse. Les effets qu’il crée avec des bouts de papier, des pinceaux et de crayons sont projetés sur la toile blanche qui recouvre toute la scène et le mur du fond.

Les images se multiplient tout au long de la représentation. Dans Quoi où, les quatre comédiens tiennent leur conciliabule autour d’une projection cinétique. Immobiles, installés à une table au milieu du plateau, le lecteur et l’entendeur de l’Impromptu d’Ohio passent d’un espace complètement ouvert à un cadre de plus en plus restreint par un épais trait de peinture. La pièce Souffle, qui consiste en une didascalie unique, est entièrement représentée par de courtes vidéos qui ponctuent le spectacle.

Comprenne qui pourra

Les pièces de Beckett, particulièrement ces derniers textes très courts, sont profondément exigeantes pour le spectateur. « Comprenne qui pourra », comme le dit l’un des personnages de Quoi où. Tout saisir n’est peut-être pas ici l’objectif premier et en ce sens, la compagnie reste fidèle à sa démarche. Il s’agit plutôt de s’imprégner de la présence singulière des interprètes et des images évocatrices.

Mais contrairement aux spectacles débordants et joueurs qui sont la marque de Catherine Bourgeois, l’écriture du dramaturge irlandais commande une économie de moyens qui ne permet pas de donner le change.

Même si la force poétique de Beckett transcende l’aspect parfois impénétrable des situations que dépeignent ses pièces, le spectacle n’est en effet pas suffisamment au service des textes. Les nombreux effets visuels ont le mérite de rendre moins aride l’univers dramatique, mais ils participent également à diluer l’attention que le spectateur porte aux mots, intrigué qu’il est par la construction des images en temps réel.

Abîmés

Textes : Samuel Beckett. Mise en scène : Catherine Bourgeois. Une production de Joe Jack et John présentée à la salle Fred-Barry du théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 22 octobre.

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