Au bout de la nuit

Justin Laramée et Delphine Bienvenu reprennent les rôles de Richard et Corinne, ce couple de trentenaires ayant quitté les tentations de la ville pour le calme apaisant de la campagne.
Photo: Matthew Fournier Justin Laramée et Delphine Bienvenu reprennent les rôles de Richard et Corinne, ce couple de trentenaires ayant quitté les tentations de la ville pour le calme apaisant de la campagne.

En 2005, au MAI (Montréal, arts interculturels), Jérémie Niel signait l’acte de naissance de sa compagnie, Pétrus. Avec La campagne, un texte du Britannique Martin Crimp, figure emblématique du théâtre postdramatique, le jeune metteur en scène jetait les bases d’une esthétique étonnamment cohérente, une approche hyperréaliste qu’il n’a cessé de peaufiner depuis. C’est avec une relecture de ce spectacle fondateur que le créateur, un habitué de la Chapelle et de l’Usine C, accède à la grande salle du théâtre Prospero.

Alors que Justin Laramée et Delphine Bienvenu reprennent tout naturellement les rôles de Richard et Corinne, ce couple de trentenaires ayant quitté les tentations de la ville pour le calme apaisant de la campagne, c’est maintenant Victoria Diamond, mystérieuse à souhait, qui incarne Rebecca, la jeune femme que Richard, médecin, a ramenée à la maison après l’avoir trouvée inconsciente sur le bord de la route. Mais est-ce vraiment ce qui s’est passé ? Parce que rien dans le thriller rural de Crimp n’est plus fuyant que la vérité. Une seule chose est certaine, la relation des conjoints est tordue, leurs dépendances sont multiples et l’arrivée de Rebecca ne fait que révéler ce profond déséquilibre.

Le couple, cet enfer

Pour exprimer l’enfer que peut devenir le couple, même si on le transplante dans un cadre bucolique, Crimp se tient loin de tout psychologisme, loin du pathos, loin des futiles chicanes de ménage. Ici, l’essentiel réside dans les silences, dans ce qui gît entre les lignes, dans ce qui gronde sous les mots.

La matière, toute désignée pour Niel, trouve de parfaites correspondances dans son vocabulaire scénique. Cette partition minimale, chargée d’indicible, traduite avec toute la retenue et la précision nécessaires par Guillaume Corbeil, le metteur en scène a choisi de la faire entendre par le truchement de micros qui amplifient la voix et le souffle des comédiens. Ainsi, le moindre chuchotement est entendu comme un cri, la moindre expiration comme l’expression d’une détresse immense, le moindre mensonge comme la plus cruelle des trahisons.

Plutôt que de compenser le dépouillement du texte, la mise en scène ose l’épouser. Assez fidèle à ce qu’il avait imaginé en 2005, Niel a recours au minimum, à cette délicatesse admirable qui caractérise son travail. Sur scène, il y a une table, une chaise, un écran où apparaît la campagne, pour ainsi dire immuable. Au départ, l’obscurité est presque totale, puis la lumière s’immisce peu à peu dans cette nuit noire, jusqu’à un basculement qu’on vous laisse découvrir. C’est avec fascination, mais aussi avec une certaine angoisse qu’on observe ces êtres mentir, faire semblant, jouer leur vie avec autant de conviction. Est-ce qu’il nous arrive, comme eux, de simuler le bonheur, l’amour, l’espoir ?

La campagne

Texte : Martin Crimp. Traduction : Guillaume Corbeil. Mise en scène : Jérémie Niel. Éclairages : Régis Guyonnet. Costumes : Fruzsina Lanyi. Avec Delphine Bienvenu, Victoria Diamond et Justin Laramée. Une coproduction du Groupe de la Veillée et de la compagnie Pétrus. Au théâtre Prospero jusqu’au 22 octobre.