Théâtre - Un vague souvenir

Ravissant du coup la place enviée de l'éléphant, l'eau serait l'élément de la nature dont la mémoire serait la plus infaillible. Selon ce qu'en dit la dramaturge britannique Shelagh Stephenson, l'eau conserverait, même une fois stérilisée et délestée de tous ses minéraux, ses facultés curatives, celles-ci étant imprimées en elle de façon indélébile. D'où le titre de la plus récente production de la Compagnie Jean-Duceppe.

La Mémoire de l'eau raconte l'histoire de trois soeurs réunies dans la maison familiale pour les obsèques de leur mère. L'une est mariée à un ennuyeux grincheux, l'autre entretient une relation avec un homme marié et la dernière se jette d'homme en homme en espérant chaque fois avoir trouvé celui qui l'épousera et l'aimera jusqu'à la fin des temps, faisant ainsi fuir immanquablement chaque candidat. Entre ces trois femmes règne une animosité qui connaît peu de trêves et qui est exacerbée par la situation bouleversante dans laquelle elles se retrouvent. Chacune d'elles ressassera ses souvenirs douloureux, souvenirs qui ne trouveront aucune corroboration auprès des deux autres, mais qui n'en sont pas moins source de rancoeur.

Si d'aucuns peuvent estimer cette pièce émouvante, car ses personnages, bien que très typés, sont plutôt bien construits et réalistes, elle est certes appelée à en laisser d'autres sur leur appétit. Que veut dire Shelagh Stephenson au public à travers ce texte? Qu'il faut être tolérant envers les différents comportements et valeurs des autres? Que l'enfance détermine ce que sera la vie de chaque individu? Que les relations entre soeurs sont ardues? Que la mère est une icône déterminante pour chaque femme? Que la mémoire est l'esclave des lubies de chacun? Et que vient ajouter, en fin de parcours, l'histoire de la grossesse cachée vécue par une des soeurs à 14 ans? Il est difficile de cerner le propos de La Mémoire de l'eau et de déterminer ce qu'elle est censée apporter au public. Chose certaine, il ne s'y trouve ni inventivité particulière, ni révélation propre à amorcer ou nourrir une réflexion profonde sur la vie, la famille ou la féminité. Est-ce une mauvaise pièce pour autant? Disons simplement qu'elle est plutôt quelconque.

En fait, la plus grande révélation que contienne cette production est la performance de Marie Michaud. Celle que l'on voit rarement tenir des rôles principaux révèle ici à quel point elle est une actrice accomplie. Elle fait ressortir toute la frustration de son personnage sans que l'amertume de celui-ci n'annihile l'espoir qui l'habite de s'en défaire et de mener une existence satisfaisante. Notons, entre autres faits marquants, la qualité de sa prestation en femme ivre à la langue déliée.

En ce qui concerne Marie-France Marcotte, son personnage est celui qui souffre le plus de l'inégalité de ton du texte — du moins dans sa version traduite — ce qui fait en sorte que cette excellente comédienne doit négocier avec un discours tantôt direct, tantôt grandiloquent. Évidemment, son jeu n'en sort pas indemne et apparaît lui aussi inégal et, de là, pas tout à fait convaincant. Quant à Marie-Chantale Perron, nul ne sera surpris de la voir interpréter la jeune soeur qui endort son mal-être par le bruit, le rythme effréné et l'absence complaisante de profondeur de sa vie. Qu'il soit permis de souligner, d'ailleurs, à quel point il est dommage que la comédienne hérite systématiquement du même type de rôle, qu'elle soit condamnée à être sempiternellement l'écervelée criarde de service, ce qu'elle exécute fort bien du reste.

Terminons en louant le choix qui a été fait de rétrécir la scène du Théâtre Jean-Duceppe pour ne concentrer l'action que dans une petite chambre intime, plus propice à illustrer les divers carcans qui étouffent les trois soeurs et le fait que chacun empiète sur le territoire que veut se réserver l'autre. La tempête de neige qui sévit autour de la maison est habilement suggérée par les éclairages de Luc Prairie et Monique Duceppe, dont les mises en scène s'avèrent souvent bien terre-à-terre, arrive ici à créer une certaine atmosphère, ce dont on lui sait gré. Malgré cela, force est d'admettre que ce spectacle n'est pas de nature à laisser une marque indélébile dans la mémoire de l'auditoire, si ce n'est que l'on se souviendra de la prestation éloquente de Marie Michaud.