Théâtre - Opéra de garage

La guigne s'acharne sur Lepage et son Busker's Opera. Déjà, le metteur en scène avait dû renoncer à son projet initial de proposer une version uniquement composée des chansons de L'Opéra de Quat'Sous, faute d'en obtenir les droits. Le metteur en scène a réagi en revenant à The Beggar's Opera (1728) dont s'étaient inspirés Brecht et Weill. Le livret de l'opéra dépeignant la petite pègre londonienne sert donc de squelette au songspiel proposé par Lepage et ses collaborateurs. Or, manque de pot de nouveau, la première a dû être reportée de deux jours en raison des problèmes de santé de Julie Fainer, l'interprète de Polly Peachum, qui paraissait toujours faible lors de son entrée en scène hier soir.

Le spectacle de théâtre musical a néanmoins suivi son cours sans anicroche. Non sans que les connaisseurs soient un peu décontenancés par le tour que lui a fait prendre l'auteur et interprète de La Face cachée de la lune. Contrairement à Brecht et Weill qui avaient réussi à produire une oeuvre relativement homogène à partir de la parodie d'opéra italien de John Gay, l'homme de théâtre de Québec a opté, quant à lui, pour une étourdissante diversité musicale. Il fait de plus se transporter l'action des bas-fonds de Londres jusque dans l'Amérique profonde que gouverne, impitoyable, l'industrie du spectacle.

À mon avis, la seconde partie, qui s'y déroule, est celle où sa «parodie musicale» trouve vraiment son rythme de croisière. Primo, les genres musicaux dont il se moque s'avèrent plus aisément reconnaissables. Secundo, la satire d'un art dominé par le commerce porte davantage. Tertio, le mélange des genres épouse les étapes de la fuite de Macheath et mène ainsi vers sa conclusion logique, ce qui devient alors un road musical. La première moitié gagnerait à s'en inspirer afin de trouver là matière à plus de cohérence.

C'est en tout cas ce qui ressort à cette étape-ci de ce work in progress. De la première mouture présentée lors du Carrefour international de théâtre de Québec il y a presque deux ans, il reste les deux principaux éléments scénographiques, à savoir deux cabines téléphoniques qui se plient et se déplient pour former les divers lieux de l'action de même qu'un écran mobile, qui diffuse les sous-titres et nous tient au courant des rebondissements du récit. Du premier jet de la Vieille Capitale, nous vient également la critique d'un milieu, celui du spectacle, que Lepage connaît bien et dont il nous montre que les avantages qu'il procure (sexe, drogue et argent) consument ceux qui s'y frottent.

Vraisemblablement, les démêlés récents que le créateur a connus avec les héritiers de Brecht et de Weill pour l'obtention des droits de L'Opéra de Quat'Sous ont aussi nourri son envie d'en découdre avec les «agents d'artistes, avocats et dignes représentants d'ayants droit en tout genre». La satire risque certainement de mordre mieux quand un artiste connaît à fond le milieu qu'il caricature. On comprend dès lors que Lepage ait préféré troquer les petits criminels d'autrefois contre les «requins qui contrôlent l'accès à la renommée, au succès et au pouvoir» à l'heure actuelle.

Tel qu'il est maintenant, son Busker's Opera frappe d'abord par son caractère brut de band de garage, ouvert à toutes les influences musicales. Le défi est de conserver, à l'avenir, ce côté mal léché tout en cultivant avec justesse la parodie d'un bout à l'autre de l'aventure. Au chapitre de l'écriture musicale surtout, il y a encore pas mal de pain sur la planche. Mais la rupture est bien entamée avec l'oeuvre originale. Elle doit se poursuivre. Comme doit aussi se poursuivre le peaufinage de l'interprétation. Se distinguent, pour le moment, la Peachum dévergondée et très en voix de Frédérike Bédard et la Lucy on ne peut plus polyvalente de Véronika Makdissi-Warren. Pas si mal, en somme, pour une création, qui a vu le jour après mille difficultés.