Beckett et les antihéros

« Tout le monde peut s’identifier à la solitude, à des moments de perte de contrôle », croit Catherine Bourgeois.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir « Tout le monde peut s’identifier à la solitude, à des moments de perte de contrôle », croit Catherine Bourgeois.

Après plusieurs créations performatives centrées sur des questions sociales, la compagnie Joe Jack et John, dirigée par Catherine Bourgeois, ose une première oeuvre de répertoire : quatre courtes pièces de Samuel Beckett, écrites entre 1970 et 1985, regroupées sous le titre Abîmés. Un choix audacieux qui, selon la metteure en scène, va pourtant de soi. Son intuition s’est d’ailleurs confirmée : en France, a-t-elle appris depuis, plusieurs troupes ayant un mandat similaire à la sienne, c’est-à-dire qui travaillent avec des interprètes présentant « une déficience ou un trouble de développement », montent le dramaturge irlandais.

« Beckett a développé des personnages anonymes souffrants, esseulés, enfermés. J’y vois un lien avec mon intérêt pour les castings d’antihéros. » Vrai que les personnages handicapés ou présentant des limitations physiques ne manquent pas chez l’auteur de Fin de partie. Catherine Bourgeois estime aussi que, dans une société valorisant la productivité, la place des personnes handicapées peut nous bousculer dans nos valeurs. Et qu’on tend à projeter sur eux un désespoir, une interrogation sur l’absurdité de l’existence. « Ces questionnements sont présents aussi dans l’oeuvre de Beckett : qu’est-ce qu’on attend, à quoi sert la vie ? »

C’est d’abord son envie de travailler avec certains interprètes qui a orienté le choix des dramaticules. « La facilité quand on fait du théâtre de création en collectif, c’est que les personnages émergent en répétition, et qu’ils sont souvent collés sur les capacités de l’interprète. J’avais ce souci de trouver des textes qui pouvaient coller à la peau de mes acteurs. » Une distribution marquée par la diversité, comme elle les aime : Marc Béland, Guillermina Kerwin, Michael Nimbley et Gabrielle Marion-Rivard. La pièce Pas, au parcours très chorégraphié, siérait ainsi à la rayonnante vedette du film Gabrielle, qui a un don « pour apprendre de longs textes » et qui a fait des spectacles de gigue contemporaine.

Michael Nimbley, avec qui la metteure en scène collabore pour une quatrième fois, prête sa présence « unique » au rôle muet de L’impromptu d’Ohio. « Je pense que Michael est né pour jouer du Beckett. Il a cette charge du présent, de l’ici-maintenant. Ce gars-là me jette à terre lorsqu’il est sur scène. » Au dire de la créatrice, la chimie a pris entre les quatre comédiens, « choisis parce qu’ils me bouleversent », dont aucun n’avait jamais touché au théâtre de l’auteur d’En attendant Godot.

Une approche humanisée

La sélection des oeuvres, qui inclut aussi Quoi où et Souffle, relève également d’un désir d’explorer certains thèmes : « l’isolement, l’enfermement, la folie. Et notre finalité, la mort qui s’approche. Même si ce ne sont pas des sujets d’actualité concrète, il y a là une résonance sociale, d’ordre philosophique. Tout le monde peut s’identifier à la solitude, à des moments de perte de contrôle ».

La conceptrice de Je ne veux pas marcher seul tente de s’éloigner d’une vision purement formelle. « Il y a un cliché autour de certaines oeuvres de Beckett, parce que les personnages sont un peu désincarnés. Moi, je l’approche avec une certaine humanité. Sans tomber dans l’interprétation psychologique, on essaie de donner chair à ces personnages-là. »

En même temps, cette artiste formée en scénographie, qui prend plaisir à travailler, pour une fois, sur un texte déjà écrit, a pu s’éclater davantage dans la conception visuelle. Elle a par exemple décidé de traiter Souffle — une « virgule dramatique », selon l’appellation de l’auteur, qui se résume à une didascalie : éclairer un détritus, sur fond sonore d’inspiration/expiration — uniquement par le truchement de la vidéo. Afin d’illustrer comment « chaque souffle nous rapproche de notre mort », la metteure en scène a photographié à intervalles réguliers des éléments organiques se décomposant. Elle met en outre en avant un travail pictural autour de la lumière, un élément majeur qui entre en dialogue avec les acteurs.

« Beckett ne fait pas des propositions faciles. Le défi, c’est que ça ne devienne pas juste conceptuel, clinique, que le spectacle reste vivant. » Cet univers est très encadré : qui monte Beckett aujourd’hui n’a pas le choix de rester fidèle aux indications scéniques très précises de l’auteur, une volonté stipulée dans son testament. « La succession est assez insistante là-dessus. Ç’a été quelque chose, de négocier les droits. » Catherine Bourgeois parle d’une « petite mésentente » : les ayants droit auraient compris qu’elle voulait travailler avec des interprètes physiquement handicapés, ce qui aurait contrevenu à certaines directives scéniques.

La créatrice entend pourtant « jazzer » sa production, d’emblée destinée au public de Fred-Barry, avec son fort taux d’adolescents. « L’idée initiale, c’était qu’il y a moyen de faire quelque chose de tripant avec Beckett. Parfois, on monte cet auteur dans une vision froide, austère. Et les jeunes se disent : mon Dieu, c’est poche, le théâtre…. » Rendez-vous ici plutôt avec un Beckett « à la sauce Joe Jack et John », une lecture contemporaine, multidisciplinaire et performative.

Abîmés

Textes : Samuel Beckett, mise en scène : Catherine Bourgeois, production : Joe Jack et John. Du 4 au 22 octobre, à la salle Fred-Barry.