Angoisse champêtre

Le récit glissant de «La campagne» met en scène trois personnages fuyants, dont Jérémie Niel souhaite cultiver l’ambiguïté.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le récit glissant de «La campagne» met en scène trois personnages fuyants, dont Jérémie Niel souhaite cultiver l’ambiguïté.

Lors de notre rencontre, Jérémie Niel ne porte pas le t-shirt que lui a offert la chorégraphe Catherine Gaudet, avec qui il a créé récemment La très excellente et lamentable tragédie de Roméo et Juliette. « Le théâtre, c’est plate », peut-on lire sur ledit gaminet. Il éclate de rire lorsque je lui demande s’il déteste toujours autant son art. « C’est faux de dire que je n’aime pas le théâtre, bien sûr ; c’est juste que je trouve qu’il devient intéressant quand on le bouscule, quand on le malmène un peu. Disons qu’on a, lui et moi, un rapport conflictuel, une relation trouble. »

Parisien formé en mise en scène au Conservatoire d’art dramatique de Montréal, Niel inaugurait sa compagnie Pétrus en 2005 en montant La campagne du Britannique Martin Crimp. Longtemps associé au Théâtre La Chapelle à titre d’adjoint artistique auprès de l’ancien directeur Jack Udashkin, il revient en quelque sorte à ses racines campagnardes en remontant aujourd’hui ce qu’il appelle sa « pièce d’origine », cette fois au Prospero en collaboration avec le Groupe de la Veillée.

« C’est de là que tout part. C’est une pièce qui m’habite depuis ; même dans les projets sans réel texte que j’ai pu monter par la suite, le fantôme de Crimp n’était jamais loin », explique celui à qui l’on doit notamment des adaptations scéniques de romans d’Évelyne de la Chenelière (La concordance des temps) et d’Atiq Rahimi (Cendres), ainsi que quelques incursions du côté de la danse contemporaine et du théâtre classique (Phèdre).

J’aime les personnages médiocres, les antihéros. C’est quand l’art essaye de refléter notre médiocrité qu’il devient.

 

La campagne (The Country) a vu le jour en 2000 au Royal Court Theatre de Londres, qui avait auparavant présenté Le traitement (The treatment) et Atteintes à sa vie (Attempts on her Life). On y fait la rencontre de Richard, médecin de profession, qui ramène un soir chez lui une jeune femme inanimée. Il explique à son épouse Corinne qu’il l’a trouvée ainsi, sur le bord de la route. Mais dans cette maison isolée, décor franchement plus inquiétant que champêtre, personne ne dit vraiment la vérité, donc allez savoir.

« Crimp, c’est l’un des grands dramaturges contemporains, aucun doute pour moi. La campagne reste une pièce un peu à part dans son oeuvre, moins déconstruite, moins formelle que d’autres », enchaîne Niel. C’est vrai qu’on n’y trouve pas cet éclatement qui caractérise par exemple l’une de ses oeuvres les plus récentes, Dans la république du bonheur, présentée la saison dernière à Québec et à Montréal dans une mise en scène de Christian Lapointe. Thriller à la Hitchcock sans solution à la clé, La campagne s’avère « faussement réaliste, mais il y a une histoire, ce qui n’est pas le cas de tous mes spectacles », indique Jérémie Niel.

Le mensonge du théâtre

Ce récit glissant met en scène trois personnages fuyants, dont Niel souhaite cultiver l’ambiguïté. « J’aime les personnages médiocres, les antihéros. C’est quand l’art essaye de refléter notre médiocrité qu’il devient intéressant. Ma position de créateur, c’est vraiment de me retirer, d’observer le monde s’agiter en essayant de ne jamais le juger mais d’en tirer un jus artistique et esthétique. À l’ère des réseaux sociaux, on baigne tellement dans la condamnation permanente, c’est d’une violence inouïe. »

Selon le créateur, la pièce aborde aussi cet autre mensonge qui est celui de la représentation théâtrale et son débordement dans le réel, alors qu’on est dans la mise en scène perpétuelle de nos vies aussi bien publiques que privées. Il a, en ce sens, trouvé un bel interlocuteur en la personne de Guillaume Corbeil, traducteur de cette nouvelle Campagne et auteur dramatique qui a creusé ces thèmes avec obsession dans des textes comme Cinq visages pour Camille Brunelle, Tu iras la chercher et Unité modèle.

Retrouver ses marques

Avec cette nouvelle production, Jérémie Niel renoue avec deux des trois interprètes du projet original, Delphine Bienvenu et Justin Laramée ; Victoria Diamond complète la distribution dans le rôle de la vaporeuse Rebecca. Comment mesure-t-il le chemin parcouru, d’une Campagne à l’autre ? « L’âge m’a adouci, pour le mieux. Je voulais à mes débuts être super-radical, intransigeant. Je travaille encore selon des partis pris esthétiques forts, mais je peux déroger à ces lignes si je trouve que ça sert le propos. Je suis aussi rentré davantage dans le texte, alors qu’avant l’aspect formel pouvait parfois prendre le dessus, oblitérer des nuances. »

Il rigole en fantasmant sur un espace théâtral où les spectateurs seraient accueillis longuement d’avance dans de gros divans confortables, avec un verre et un bon massage, comme dans un espace transitoire, un conditionnement permettant d’entrer dans la fiction. « Le problème avec les oeuvres lentes, c’est qu’on les attrape dans le tourbillon de nos vies de fous ! J’adore le cinéma de Pasolini, mais je sais que je ne peux pas le voir n’importe quand, je ne peux pas y entrer comme je me glisserais dans un Tarantino, par exemple. C’est une question de disposition, de curiosité aussi. »

Le théâtre de Jérémie Niel demeure un univers de la lenteur, de la pénombre, du chuchotement. « Je n’ai jamais l’impression de faire un théâtre super-intello, mais je comprends que ça peut avoir l’air de ça parce que l’enveloppe est curieuse, peu commune. Mais pas besoin d’un bac en philo pour comprendre mes pièces ! J’ai vraiment l’impression d’explorer des émotions simples, humaines, je ne travaille que là-dessus. »

La campagne

Texte : Martin Crimp, traduit de l’anglais par Guillaume Corbeil. Mise en scène : Jérémie Niel. Une coproduction de Pétrus et du Groupe de la Veillée présentée au Prospero du 4 au 22 octobre.