La sincérité derrière le masque

Lorsque le metteur en scène lui a offert le rôle, Schwartz s’est demandé s’il allait être à la hauteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Lorsque le metteur en scène lui a offert le rôle, Schwartz s’est demandé s’il allait être à la hauteur.

Au cégep, il n’y a qu’un cours qu’Emmanuel Schwartz n’a pas réussi, soit celui de français 2. La raison de son échec : un travail sur Tartuffe de Molière. N’arrivant pas à en percer le sens, il s’était même demandé à l’époque s’il devait poursuivre ses études en théâtre. Douze ans après sa sortie de l’Option-Théâtre du collège Lionel-Groulx, l’acteur, que Denis Marleau a choisi pour incarner Tartuffe, peut se targuer de connaître beaucoup mieux les subtilités de cette pièce de 1664, remaniée par Molière en 1669, après cinq ans de censure, afin de ne plus choquer les dévots.

« Ce qui m’y a attiré, c’est le fait que ce soit Denis Marleau qui la monte et l’envie de creuser — j’aime beaucoup le mot “ouvrir” que Denis utilise —, d’apprendre comment travailler ce vers, comment le revisiter de façon à ce que ce soit vibrant pour un public d’aujourd’hui. Bien sûr, le personnage est invitant », confie Schwartz.

« Aujourd’hui, j’ai une vision très, très riche de cette ouverture du vers, presque comme une huître dans laquelle il y a une perle. Il faut un outil et de la force pour l’ouvrir, pour laisser briller le contenu. C’est tellement beau, tellement vibrant quand on réussit à en dégager le sens et à le faire entendre. J’aimerais reprendre mon travail de français 2 », lance l’acteur à la blague.

Un vent de révolution

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Emmanuel Schwartz dans le décor du «Tartuffe», sous le regard de Denis Marleau, vendredi dernier, entre répétition et entrevue

Quatre ans après avoir transposé dans les années 1950 Les femmes savantes, où l’on retrouve un schéma familial semblable à la famille d’Orgon (Benoît Brière), Denis Marleau a choisi de faire évoluer l’imposteur et ses contemporains en 1969, l’année de Woodstock, l’année de la conquête de la Lune, l’année précédant les troubles d’Octobre.

De son propre aveu, le metteur en scène se sent un peu imposteur lorsque vient le temps de s’attaquer aux classiques : « Si on m’obligeait à reprendre des costumes d’époque, à travailler cela dans une forme qui relève du XVIIe siècle, et qui nous amène avec les acteurs à nous demander comment développer un gestus qui soit crédible sans tomber dans les afféteries que le costume avec ses dentelles amène forcément, ça, je ne pourrais pas ! Ce qui m’intéresse, c’est de trouver, autant que faire se peut, pour chaque situation, une vérité qui fait en sorte qu’on rende le tout lisible, plus concret. »

Âgé de 61 ans, Marleau se souvient bien du renversement des valeurs, de la révolution sexuelle et des conflits intergénérationnels qui ébranlèrent la société québécoise à l’époque.

« Face à sa famille, Orgon est un homme démuni qui voit bien que les choses lui échappent. Il n’est plus ce maître absolu et se réfugie alors dans une valeur sûre qu’incarne Tartuffe. C’est comme s’il reculait dans le temps. Le théâtre nous permet de rester dans le poétique et d’amener une dimension critique, sociale et politique. La querelle entre les Anciens et les Modernes, ce n’est pas seulement au XVIIe siècle, elle s’est reproduite à plusieurs périodes de l’histoire », explique Denis Marleau.

Séduction et trahison

Obnubilé par Tartuffe, Orgon, qui souhaite que sa fille Marianne (Rachel Graton) l’épouse, ne voit pas que le jeune dévot n’a d’yeux que pour la belle Elmire (Anne-Marie Cadieux). Cette dernière, avec la complicité de Dorine (Violaine Chauveau), devra d’ailleurs mettre en scène un rendez-vous galant afin de coincer le fourbe et d’ouvrir les yeux de son mari.

« Il y a une dimension trouble de séduction qui opère chez Orgon qui, manifestement, n’a pas une grande relation passionnelle avec Elmire puisqu’il n’y a pas de dialogue ni aucun signe de tendresse entre eux. Il demande à Marianne d’épouser Tartuffe pour avoir ce gendre, ce directeur de conscience, à la maison. Sans aller jusqu’à dire que c’est explicitement une relation homosexuelle non assumée, il y a une force de séduction. Et c’est pour ça que j’ai pensé à Emmanuel », raconte Denis Marleau.

« Quand Emmanuel Schwartz arrive sur scène, il occupe un espace très particulier. Il n’y a pas que la séduction, c’est une espèce de grand énergumène qui vient nous chercher dans une étrangeté. C’est un étranger étrange », avance le metteur en scène.

Lorsque Marleau lui a offert le rôle, Schwartz s’est demandé s’il allait être à la hauteur. C’est en réfléchissant au masque que porte le jeune dévot que l’acteur a compris qu’il pourrait endosser ce séducteur sanguin.

« Tout de suite, quand on a commencé à discuter du personnage, je sentais que c’était quelque chose que je pouvais faire, se souvient Emmanuel Schwartz. L’une des nuances que la mise en scène de Denis et de la conceptrice vidéo Stéphanie Jasmin apporte, c’est qu’il est tellement acteur, tellement joueur, que ça paraît complètement sincère. Dans sa dévotion, dans son rapport amoureux à Elmire, dans son rapport de protecteur et d’honnêteté envers Orgon, il est extrêmement difficile de déceler le mensonge. Cette piste-là de la sincérité de Tartuffe me convenait parfaitement au sens où, c’est une chose que Denis dit souvent, si on voit le fourbe, la pièce est déjà jouée. »

Tartuffe

Pièce de Molière, mise en scène de Denis Marleau, au Théâtre du Nouveau Monde du 27 septembre au 22 octobre.