«La délivrance» ou la troisième vie de mère courage

Dans «La délivrance», la metteure en scène Jennifer Tremblay et l’actrice Sylvie Drapeau rendent hommage à la maternité dans un monologue sur la vie tourmentée d’une femme.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Dans «La délivrance», la metteure en scène Jennifer Tremblay et l’actrice Sylvie Drapeau rendent hommage à la maternité dans un monologue sur la vie tourmentée d’une femme.

Leur complicité, palpable, est de celles qui ne s’improvisent pas le temps d’une entrevue. Issues du même coin de pays, pareillement habitées par le panorama de la Côte-Nord, Jennifer Tremblay et Sylvie Drapeau ont développé un lien de « sororité ». « C’est fascinant comme on est toutes les deux sensibles au territoire aride, remarque l’auteure. Et c’est très marqué dans mes trois textes : combien les paysages façonnent les personnages. »

La dramaturge et la comédienne sont réunies pour une troisième fois autour d’un monologue depuis le succès de La liste, en 2010. À parcourir le territoire intime de la famille et de la filiation. Dernier-né de la trilogie, La délivrance s’amorce là où Le carrousel s’achevait : au chevet de la mère agonisante de la protagoniste. « C’est toujours la même femme, mais on ouvre un nouveau tiroir », explique Sylvie Drapeau.

Si Jennifer Tremblay a eu envie de continuer à explorer son destin, d’en fouiller de nouvelles facettes qui traduisent la complexité des existences humaines, elle l’attribue d’abord aux rencontres avec le public après les représentations de La liste. « Les gens étaient souvent très durs avec la narratrice — surtout les femmes. Et je me suis demandé comment on peut juger une femme à partir d’une seule période de sa vie. Alors que ce qui nous fait agir vient d’un paquet d’expériences, de traumatismes… »

Dans La délivrance, la protagoniste a pour mission de persuader son demi-frère réfractaire de venir dire adieu à la mère dont il a été séparé il y a des années. Elle doit du coup régler une part douloureuse de son enfance dans le Québec profond des années 1980, auprès d’un beau-père maltraitant qui ne s’intéressait qu’à son fils légitime. Jennifer Tremblay désirait traiter de violence familiale.

« Il y a énormément de violence dans l’intimité des familles, peu importe le milieu social. Et on entraîne les enfants dans des guerres tellement angoissantes. Le comble de l’immaturité des adultes, c’est de ne pas tenir compte de leur fragilité. Même chose lorsqu’on les place constamment dans des situations nouvelles, comme leur demander de s’adapter à un beau-parent. »

Réfugiée dans une église, la narratrice s’adresse aussi à Jésus, qui l’avait abandonnée, seule, dans sa souffrance. Dans ses recherches sur le terme délivrance, l’auteure a découvert qu’entre autres significations, il désigne le pardon des péchés. « Et ça rejoignait un thème qui m’obsédait depuis très longtemps : lorsque j’entre dans une église, je m’imagine marcher vers le Christ et faire une scène, avec toutes sortes de choses à lui reprocher. » (rires) Petite, elle passait beaucoup de temps à l’église. « C’était magique pour moi parce que — je l’ai réalisé plus tard — c’était le seul endroit où il y avait de la beauté. J’habitais un village vraiment laid ! Et la Bible contient un paquet d’histoires fascinantes. L’auteure en moi devait être fascinée par cette mythologie. »

Avec leur dimension archétypale, les personnages évoqués dans sa pièce renvoient aussi à divers contes, ces récits qui « habitent notre inconscient », a compris après-coup l’auteure.

Mères courages

Centrée sur un personnage qui fait toujours face aux épreuves avec courage, la trilogie aborde aussi la condition féminine. Dans ce corps théâtral qu’est le triptyque de Jennifer Tremblay, La délivrance représente le ventre. Celui des femmes qui porte l’humanité. « On est prises dans un corps qui décide beaucoup de notre destin, qu’on le veuille ou non. On peut dire : je vais faire ce que je veux dans la vie, même si je suis une femme. Mais le jour où on met des enfants au monde, on se trouve terriblement fragilisées. On n’a plus le même pouvoir face au reste de l’existence, parce que ça demande une très grande énergie. »

Assumant un caractère féministe, l’oeuvre véhicule un désir de faire reconnaître toute la valeur de la maternité. De cet acte de porter la vie, avec les souffrances — et les risques — qu’il engage. « Et je me rendais compte ce matin en regardant un enchaînement qu’il y a dans la pièce un hommage aux gestes quotidiens des mères, à leur dévouement », ajoute l’auteure.

Au fil de ses pièces, Jennifer Tremblay estime que d’imaginer la voix de sa grande interprète a influencé son écriture. « La délivrance, si elle contient des passages poétiques, est beaucoup plus ancrée dans le quotidien que Le carrousel — et dans ce sens plus proche de La liste. Et Sylvie a toutes ces personnalités-là. Elle est capable aussi bien d’être dans le concret que complètement onirique. »

Cet ultime monologue marquera-t-il la fin de leur collaboration ? « On ne se pose pas ce genre de question, répond Sylvie Drapeau. Mais c’est tellement magique qu’elle existe dans ma vie, cette femme-là. Cette rencontre est très spéciale pour moi. Au début, j’ai eu très peur de la solitude. Mais je l’ai apprivoisée. Et cette fois-ci, je n’ai même pas pensé que je serais toute seule en scène. J’ai beaucoup cheminé à travers ce travail-là. »

La délivrance

Texte : Jennifer Tremblay. Mise en scène : Patrice Dubois. Au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui du 20 septembre au 15 octobre.