Fable initiatique

Le spectacle dirigé par Luce Pelletier laisse surtout le terrain aux mots.
Photo: © Marie-Andrée Lemire Le spectacle dirigé par Luce Pelletier laisse surtout le terrain aux mots.

On saura gré au Théâtre de l’Opsis d’avoir extirpé d’une sorte d’oubli immérité le petit joyau littéraire qu’est Aurélien, Clara, Mademoiselle et le lieutenant anglais. On redécouvre cette belle fable initiatique qui retrace l’éveil au monde, l’apprentissage intellectuel, puis érotique d’une jeune fille qui a grandi en communion avec la nature, dans un univers que son père endeuillé a dépouillé de Dieu. Sans aucun jugement moral (les femmes y sont d’ailleurs plus fortes que les hommes), avec l’inexorabilité d’un conte, Anne Hébert raconte comment à 14 ans, Clara quittera son enfance en suivant la seule loi de son désir, dans les bras d’un homme deux fois plus âgé qu’elle, un Anglais traumatisé par la guerre.

Pas si simple de traduire sur scène le lyrisme sauvage du récit — magnifique ode, entre autres, à la nature et à la transmission du savoir —, qui s’épanouit avec puissance dans la parole d’un narrateur omniscient, avec peu de dialogues, et s’ancre dans le paysage, mais en faisant l’économie d’échanges prosaïques. Pierre Yves Lemieux est fidèle à l’oeuvre et montre généralement une touche délicate avec ce récit à la temporalité paraissant abolie — on passe de la naissance de Clara à ses dix ans dans une transition tout en légèreté. Mais il y a forcément des pertes. C’est surtout dans la transformation de la narration en dialogues réalistes que la fable semble perdre un peu de sa force intemporelle. La transposition oblige aussi parfois des personnages masculins taciturnes à nommer leur mal-être : « Je tiens les gens à distance », explicite ainsi le père (solide Étienne Pilon), plus guère taiseux.

Le terrain aux mots

Sur la scène dominée par la sobre structure en bois d’Olivier Landreville, où sont parfois évoqués les éléments naturels, si importants dans l’oeuvre originelle, le spectacle dirigé par Luce Pelletier laisse surtout le terrain aux mots. La nouvelle venue Alice Moreault se révèle juste et fraîche dans le rôle-titre. Mais c’est surtout Émilie Bibeau, en institutrice dévouée qui meurt, dirait-on surtout, « d’avoir déjà tout donné » à son élève, qui captive par sa passion. Une vivacité, une lumière qu’on regrette après la disparition de son personnage. En lieutenant qui démontre un goût douteux pour l’innocence des petites filles, et demeuré lui-même un enfant apeuré, blessé par son éducation, François-Xavier Dufour peine davantage à trouver le ton juste, malheureusement.

La scène de la rencontre entre Clara et l’officier, endormi dans la lumière brûlante de l’été (un éclairage signé Jocelyn Proulx), compte par contre parmi les plus belles de la pièce. Un tableau où la force des mots originels trouve sa transposition théâtrale dans une incarnation charnelle.

Clara

D’après Anne Hébert. Adaptation : Pierre Yves Lemieux. Mise en scène : Luce Pelletier. Production : Théâtre de l’Opsis. Jusqu’au 1er octobre, à l’Espace Go.

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